[Avent 2021] Présidentielle 2017 : l'abstention, "piège à cons" ?

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Premier tour moins 17 jours : la présence possible de Marine Le Pen au deuxième tour fait resurgir au printemps 2017 l'éternel débat sur l'abstention, ou plus exactement l'abstentionnisme, réfléchi et articulé. Sur le plateau, Rama Yade, alors candidate et ex-secrétaire d'État de Nicolas Sarkozy, accompagnée de deux penseurs de l'abstention, Nicolas Framont et Antoine Bueno.

7 avril 2017. Dans les pages de débats des journaux, dans les colloques de sciences politiques, dans les reportages sur les marchés, on sent rôder la tentation de l’abstention. Et plus on s’approche de la date de l’élection présidentielle, plus les caméras se penchent sur cette étrange créature : l’abstentionniste. Que veut-il ? Que refuse-t-il ? L’abstention est-elle un geste citoyen, ou un sabotage de la démocratie ? Questions posées à nos trois invités : Antoine Bueno, chargé de mission au Sénat pour le groupe des centristes et auteur de No vote, manifeste pour l’abstention (Autrement, 2017), Nicolas Framont, sociologue et auteur du livre Les citoyens ont de bonnes raisons de ne pas voter (Le bord de l’eau, 2015) ainsi que Rama Yade, ancienne secrétaire d’État sous Sarkozy, et candidate à l’élection présidentielle sous la bannière de son propre mouvement, La France qui ose.

Coulisses de l’émission, par Anne-Sophie Jacques

C’était une vieille idée. Une vieille envie. Une envie de novembre. Depuis cinq mois nous voulions disséquer sur notre plateau l’abstention. J’avais déjà lu, en 2015, le livre au titre un brin provocateur, Les citoyens ont de bonnes raisons de ne pas voter des jeunes sociologues Thomas Amadieu et Nicolas Framont. J’avais rencontré ce dernier autour d’une bière pour discuter de son travail et de son terrain de recherche. Selon lui, les observateurs – et au premier rang les médias – focalisent sur les citoyens qui ne votent pas pour mieux les disqualifier, plutôt que de s’interroger sur la qualité de l’offre politique.

Framont cite d’ailleurs dans son livre une chronique de mars 2015 de Thomas Legrand : le journaliste de France Inter y juge l’abstention comme étant au mieux de la paresse, et au pire le témoignage d’une irresponsabilité individuelle. Le même Legrand poussera un plaidoyer pour le vote – ou plutôt un réquisitoire contre l’abstention – la veille du premier tour des élections régionales en admettant qu’il se prête au jeu de la leçon de morale ; mais quoi ? Le pays n’a-t-il pas connu les attentats du 13 novembre ? N’est-il pas temps de revenir aux "valeurs de la démocratie" en votant ?

"Abstention, piège à cons"

Au lendemain de ce premier tour, le chroniqueur Raphaël Enthoven s’en prend carrément aux abstentionnistes au micro d’Europe 1. Dans une chronique (qui vole le titre de celle de Legrand – à savoir "Abstention piège à cons", par opposition à "Élection, piège à cons") le philosophe dresse le portrait de l’abstentionniste : "ingrat", "fainéant", "malhonnête", "enfant gâté", "irresponsable", "orgueilleux", "snob". Cette culpabilisation de l’abstentionniste ne vient pas de nulle part. Il est vrai qu’on nous conditionne au vote depuis l’âge tendre. On ne compte plus les nombreuses campagnes nous invitant à voter, où on nous dit que si je ne vote pas je ne compte pas, ou que mon vote peut décider du destin d’une nation, ou encore que je ne dois laisser personne décider pour moi… C’est d’ailleurs le slogan d’une publicité (assez rigolote) réalisée par le Cidem – nouveau Centre d’information civique – en 2001.

Notre idée de novembre a ressurgi avec la publication le mois dernier d’un manifeste rédigé par un abstentionniste en chair et en os : Antoine Bueno. Chargé de mission au Sénat auprès du groupe des centristes depuis 2003 – mais aussi une des plumes de François Bayrou pendant la campagne présidentielle de 2007, humoriste, chroniqueur de radio et télé et auteur du remarqué Petit livre bleu qui analyse (et critique) la société des schtroumpfs (ce qui inspira à Alain Korkos une chronique à lire ici) – Bueno ne cache pas militer pour l’abstention, qu’il considère comme une arme de protestation et une preuve d’engagement. Son livre No vote ! déplie ses nombreux arguments.

Aux côtés de Bueno et Framont, nous avons cherché la voix d’une personnalité politique. Pourquoi Rama Yade ? Parce qu’elle se présente aux élections présidentielles et qu’elle s’adresse justement aux abstentionnistes – aux "oubliés de la démocratie", pour reprendre ses éléments de langage. De fait, pendant le premier quart d’heure de l’émission, Yade parle comme une candidate en campagne. Un peu langue de bois. Puis très vite elle redevient citoyenne et concède que oui, elle se pose également la question de l’abstention, dans l'hypothèse où arriverait en deuxième position n’importe quel candidat face à Marine Le Pen.

Des deux violences, laquelle choisir ? 

Car ce candidat serait, selon elle, issu d’un parti politique qui justement a favorisé la montée de Le Pen. Des deux violences – la violence d’un Front national qui risque de lâcher des hordes de crânes rasés et provoquer dix, cent, mille Adama Traoré, ou la violence d’un parti qui ne changera strictement rien à la politique néolibérale entraînant de fait un peu plus la déliquescence de notre démocratie – laquelle choisir ? Bueno est clair : il choisit la première. Nos deux autres invités sont comme en suspension. Certes l’émission ressemble parfois à une discussion de café du commerce. Mais en même temps cette discussion nous semble nécessaire. Salutaire. On va devoir faire un choix. Trancher. Et avant cela s’interroger sur la portée de notre vote.

À l’issue de l’émission, nos invités sont lessivés. Remués, d'avoir été poussés dans leurs retranchements. "À un moment je me suis demandé si on n’était pas en train de déconner" lâche Bueno. Il reste six semaines pour s’en faire une idée.

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