Polémiques, harcèlement : "Twitter, c'est le mythe de Sisyphe"

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Débattre en 280 signes ? Rokhaya Diallo et Marylin Maeso débattent (en longueur)

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A son apparition, Twitter fut reçu et salué comme un formidable outil de démocratisation des débats. Mais dix ans plus tard ces échanges en 280 signes maximum ne construisent-ils pas des débats venimeux, empoisonnés, et surtout immobiles ? Question à nos deux invitées, à la fois observatrices de Twitter et praticiennes. Mais est-ce qu'on peut être à la fois observateur et praticien de Twitter ? Pour y répondre : Rokhaya Diallo, journaliste et chroniqueuse pour plusieurs médias (RTL, C8), également militante féministe et antiraciste, très active sur Twitter et qui comptabilise à ce jour près de 73 000 abonné.e.s. Et Marylin Maeso, professeure de philosophie et auteure de Les Conspirateurs du silence (Editions L'Observatoire), où elle analyse comment Twitter a chassé le débat au profit des polémiques.

Le sparadrapgate 

Comment se construisent les polémiques sur Twitter ? Retour sur une des plus aiguë et récentes : le "sparadrapgate". Tout commence avec un extrait de Rokhaya Diallo dans l'émission de C Politique sur France 5, en janvier 2018. Rediffusé sur  Twitter en mai, on y voit la journaliste et militante antiraciste expliquer la difficulté en France de trouver des produits de consommation adaptés à des personnes non-blanches. Parmi les exemples : la couleur beige ou rose pâle des pansements. Polémique sur Twitter, le mot-clé "sparadrapgate" est né. Diallo essuie une dizaine de jours une salve de tweets moqueurs, parfois insultants. Parmi les critiques,  Joseph Macé Scaron (ex-directeur de Marianne), ou encore Natacha Polony. Valeurs Actuelles consacre un article. Robert Ménard, maire d'extrême droite de Béziers, se scandalise. 

Whitesplaining

Après plusieurs jours de polémique, la journaliste publie une tribune dans Buzzfeed. Elle écrit : "l'attitude qui consiste, pour des personnes qui ne sont pas affectées par les conséquences du racisme, à expliquer à celles et ceux qui le subissent ce qui devrait être leur priorité, porte un nom : le whitesplaining." Tout en estimant le terme scientifiquement légitime, Maeso regrette un usage automatique des expressions comme "whitesplaining""mansplaining". Diallo :   "J'ai grandi avec la difficulté de me projeter dans fonctions valorisées et valorisantes,(...) tout cela conditionne notre approche du monde, c'est quelque chose qu'on ne peut pas comprendre, si on ne l'a pas vécu en tant que Blanc." "Vous pensez que je ne peux pas comprendre ? ", objecte Daniel Schneidermann. "Si je me fais mal, vous comprenez que j'ai mal mais vous n'avez pas mal",  répond la chroniqueuse.

racisme d'Etat

Rokhaya Diallo a défendu l'existence d'un racisme d'Etat en France lors d'une interview accordée au magazine Regard et publiée sur Médiapart. Mais ces déclarations rattrapent la journaliste un mois plus tard, lorsqu'elle est nommée au Conseil National du numérique le 12 décembre 2017. L'annonce de sa nomination suscite une avalanche de réactions sur la toile, notamment de la part de personnalités politiques -Valérie Boyer, députée du parti Les Républicains notamment. Démission générale du CNNum, entraînant le départ de Diallo et celui d'une vingtaine d'autres membres.  Quel a été le poids de Twitter dans son éviction ? "Le réseau social a eu un poids mais après qu'un certain nombre de personnes (...) notamment de la Licra se sont opposés à ma nomination auprès de Matignon et l'Elysée."

Les réseaux de la haine 

En 2013, Rokhaya Diallo est la cible d'un appel au viol qu'elle raconte dans un documentaire intitulé Les réseaux de la haine, où elle interroge d'autres victimes de harcèlement, notamment l'ancienne ministre Christine Boutin, "peu affectée" par le harcèlement qu'elle subit. On enchaîne avec un extrait de la Matinale de France Inter, avec Raphaël Enthoven, chroniqueur et twittos très actif, qui explique que Twitter "ne sert à rien". "Je ne sais pas si c'est de la perte de temps mais je sais que c'est inutile." La philosophe y voit "une phrase camusienne (Albert Camus), une référence au mythe de Sisyphe, l'idée que lorsque vous êtes sur Twitter et que vous essayez d'élever le débat et que vous passez à travers un champs de trolls qui vous insulte, vous fait des procès d'intention, vous diffame, pour parfois tomber sur l'un d'eux, qui au départ a commencé à être agressif  et qui finalement accepte les jeux du débat, ils vous a fallu des heures pour arriver à cette pépite-là et le lendemain matin c'est reparti, comme si rien n'avait changé." Pour Diallo, Twitter n'est pas inutile et il ne faut pas "le réduire au débat". Pour elle, c'est un outil d'information et d'observation.

Médine au coeur d'une polémique 

Autre polémique autour du rappeur Médine que nous avons reçu sur notre plateau. Depuis le 9 juin, des militants et des personnalités de droite et d'extrême-droite demandent l'annulation des concerts de l'artiste au Bataclan, où 90 personnes ont été assassinées le 13 novembre 2015. Pour protester contre sa programmation prévue à la mi octobre, ses détracteurs ont publié sur Twitter de vieilles affiches de concert de l'artiste, datant de 2005, floquées du titre "Djihad". Ils reprochent également à l'artiste d’être l'ambassadeur de l'association "Havre de Savoir" qui a publié sur son site un article dans lequel l'Etat est accusé d'avoir bafoué la présomption d'innocence de Mohammed Merah. Suite à cette polémique, Médine a démenti être ambassadeur de l’association. Or, il avait dit précisément le contraire, il y a quelques années, dans une vidéo propagée par la fachosphère. Il a écrit néanmoins de nombreux textes pour dénoncer la violence comme le rappelle Marianne. "Sur Twitter, j’ai dit qu’il n'était absolument pas question de lui interdire de chanter au Bataclan, explique Maeso. La seule chose que je demande c’est qu’il éclaircisse sa position par rapport à l’association Havre de Savoir". Pour sa part, Diallo "ne connaît pas cette association" mais regrette que des profils soient plus scrutés que d’autres sur le web, rappelant notamment l’affaire Mennel Ibtissem. Elle estime concernant Médine "qu’il y a une volonté de l’invalider en démontrant qu’il a des liens avec une idéologie qu’il combat pourtant dans ses textes".  Elle assure néanmoins qu'elle va se renseigner sur l'association.

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