Livre sur Hollande : "On savait qu'on avait une matière inflammable"

Arrêt sur images

Gérard Davet et Fabrice Lhomme face à la déflagration médiatique

L'émission
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Un président ne devrait pas dire ça : c’est un objet inexplicable, ou sans explication à ce jour, que ce livre d’entretiens dans lequel le chef de l’Etat en exercice, et candidat vraisemblable à sa réélection, tient des propos de nature à le brouiller avec son parti politique, ses ministres, ses électeurs et, pire, avec les footballeurs de l’équipe de France. François Hollande a-t-il été entraîné dans un piège machiavélique fomenté par Fabrice Lhomme et Gérard Davet, journalistes au Monde et nos deux invités de la semaine ?

Résumé de l’émission par Anne-Sophie Jacques

Acte 1

C’est simple : le livre de Fabrice Lhomme et Gérard Davet, journalistes d’investigation au Monde, a fait le tour des médias – de la chaîne des tatouages de la diversité Numéro 23 au JT de TF1 ou France 2. Pas une télé ou une radio n’est passée à côté de ce pavé de 662 pages consacré au quinquennat du chef de l’État sur la base des 61 entretiens qu’il a accordés aux deux journalistes depuis 2011 alors qu’il n’était encore que candidat à la primaire socialiste.

Et nos invités se sont largement prêtés au jeu : ils ont commencé dès la sortie du livre le 12 octobre par un entretien de 20 minutes le matin au micro de Jean-Jacques Bourdin sur BFM/RMC, puis ont enchaîné le soir par une interview dans C à vous sur France 5. Le lendemain, nous les avons entendus dans le Club de la presse sur Europe 1 mais aussi sur le plateau d’Actuality, l’émission politico-divertissante de France 2. Samedi soir, consécration : ils étaient les invités de l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas couché.

S’attendaient-ils à un tel emballement médiatique ? Non, assure Lhomme qui raconte que rien ne se passe comme ils le prévoient à la sortie de leurs livres – dix écrits en commun à ce jour. Pour ce dernier ouvrage, ils oscillaient entre deux scénarios : ou bien ce livre n’intéresserait personne (perdu) ou il accrocherait sur certaines phrases (bien vu). Ce dernier scénario ne les emballait pas spécifiquement : pour un de leurs précédents ouvrages, Sarko m’a tuer, les médias avaient créé une tempête autour d’une seule histoire, celle de la juge Isabelle Prévost-Desprez qui assurait que Nicolas Sarkozy avait reçu des enveloppes d’argent liquide de Liliane Bettencourt.

Mais pourquoi avoir pensé que ce livre n’intéresserait personne ? Les journaux (y compris Le Monde) ont refusé les bonnes feuilles du livre et seulement deux d’entre eux – L’Express et Le Parisien – ont publié des extraits, explique Lhomme. Et encore : L’Express a focalisé uniquement sur les passages concernant la droite. Autre piste : "pendant des années, on nous a répété que Hollande n’intéresse personne. A force de l’entendre dire, on a fini par y croire" ajoute le journaliste. Par contre, précise Davet, "on savait qu’on avait une matière inflammable".

Une matière faite de petites phrases reprises par la suite partout, de la femme voilée à la lâcheté des magistrats, des sans-dents au cynisme de Sarkozy. "Il y a des phrases dans ce livre qui ne sont jamais sorties et qui sont autrement plus importantes" estime Davet. Exemple : Hollande avoue s’être servi de l’état d’urgence pour mettre au pas les manifs contre la Cop21 – comme on s’en était douté ici. Ou encore la liquidation du parti socialiste appelée de ses vœux par le chef de l’État qui aimerait à la place créer le parti du progrès.

Acte 2

Des petites phrases, mais aussi des éléments aussi futiles que la teinture des cheveux du président ou son attrait pour le vin, ont plu aux médias. Les journalistes ont aussi beaucoup été interrogés sur le pacte conclu avec Hollande : enregistreurs – au nombre de trois, pour une centaine d’heures d’enregistrement au total – et pas de relecture à l’arrivée. Mais s’étaient-ils entendu avec le président sur la date de sortie du livre ? Hollande lui-même souhaitait que le livre soit publié avant la fin du quinquennat. Les deux journalistes ont d’ailleurs des enregistrements le prouvant.

Vingt ans plus tôt, François Mitterrand s'était prêté à un exercice similaire, avant la fin de son deuxième mandat, avec le journaliste Pierre Péan. Ce dernier en a rédigé le livre Une jeunesse française qui revient sur son passé pétainiste et son amitié avec René Bousquet. Si Mitterrand était pleinement conscient des conséquences de ses confidences, Hollande, lui, l’était-il ? Oui, selon les deux journalistes qui assurent que le chef de l’État se savait enregistré et qu’à plusieurs reprises il a demandé de garder off un bon nombre de ses propos. Petite cocasserie cependant : Hollande a reçu le livre par coursier tôt le mardi matin – la veille de sa sortie en librairie donc. Et le soir il ne l’avait toujours pas lu. Pourquoi ? Mystère.

Acte 3

Les réactions offusquées n’ont pas tardé à fuser les jours suivant la sortie du livre. Tous les commentateurs avaient la même question à la bouche : Hollande a-t-il organisé son suicide politique ? Pas pour nos invités. Peut-être que le chef de l’Etat, voyant sa cote de popularité s’effondrer, a intériorisé le fait qu’il ne ferait qu’un seul mandat, avance Lhomme. Et donc il préférait faire son testament quand il était encore "intéressant médiatiquement". Pour autant, poursuit le journaliste, Hollande est persuadé d’avoir "une bonne étoile" : "il a l’impression que la chance le porte et il est persuadé que cette chance va le porter jusqu’au bout". Pour le président, "ce livre restitue ce qu’il a vraiment voulu faire". Quant à Davet, il est épaté par la machine médiatique : "90% qui s’expriment n’ont pas lu le livre, d’abord parce qu’il est long mais aussi parce qu’il a été en rupture de stock très vite".

Pourtant, comme Daniel l’écrivait lundi, le livre vaut mieux que les petites phrases. Le jeu de dupes entre le gouvernement français et la Commission européenne sur la question des 3% de déficit public est fascinant. "Tout est arrangé" explique Lhomme. De même, sur la loi Travail, Hollande a avancé masqué. Il assure que ce projet lui tenait à cœur. Pour preuve, sa tribune publiée dans Le Monde en juin 2011. Un texte abscons pour les deux journalistes qui estiment avoir "démasqué" Hollande : "on a enlevé son masque, c’est un peu violent, mais on le force à se montrer aux Français tel qu’il est". Cela dit, poursuit Lhomme, Hollande "ne confesse jamais d’erreur". Mais des regrets, oui. Sur la loi travail, il regrette uniquement la communication autour de ce projet.

Les journalistes ont-ils parfois manqué de recul ? C’est le reproche formulé par le journaliste de La Tribune Romaric Godin qui, le 17 octobre, dénonçait un livre hagiographique. Objet de son courroux ? Le chapitre consacré à la crise grecque du premier semestre 2015 – et qui fut l’objet d’une de nos émissions avec Godin. Hollande apparaît en facilitateur – titre du chapitre – et en sauveur de la Grèce qui a évité la sortie de la zone euro grâce aux pourparlers du chef de l’Etat. Pourtant, "ce portrait élogieux du «sauveur des Grecs» apparaît fort contestable" selon Godin. En effet, on pourrait considérer que Hollande n’a rien fait pour éviter la signature mi-juillet d’un nième accord humiliant pour les Grecs et surtout tragique économiquement parlant. Lhomme reconnait que le livre ne reflète qu’une seule version mais estime que Hollande "s’est plutôt bien débrouillé".

Acte 4

Le livre est aussi l’occasion pour les journalistes de mises à jour sur des affaires qu’ils ont déjà sorties. Ainsi l’affaire Jouyet / Fillon pour laquelle nous les avions reçus en novembre 2014. Davet et Lhomme révélaient alors que François Fillon avait fait pression auprès de l’Elysée afin de pousser la justice à accélérer sur les poursuites contre Nicolas Sarkozy dans l’affaire Bygmalion. Leur source ? Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de la présidence et par ailleurs ancien membre du gouvernement sous Sarkozy. A l’époque, les deux hommes assuraient avoir également une source au sein même de l’Elysée. Or, dans Un président ne devrait pas dire ça, Hollande confirme avoir entendu les pressions venues de Fillon. Hollande était-il cette mystérieuse source ? Pas du tout, assurent les journalistes. "Hollande n’a jamais été une source. Il a juste confirmé ce qu’on savait."

Pourtant, Fillon a assuré sur lors du débat de la primaire de la droite et du centre diffusé le 13 octobre sur TF1 n’avoir jamais prononcé la phrase : "mais comment ça se fait que vous ne poussiez pas la justice à en faire davantage ?". Davet en reste coi : "on s’est plongé dans les deux affaires, le Sarkothon et le Bygmalion. Dans les deux cas, la justice prouve que […] Fillon a instruit le procès de Sarkozy". Donc oui, "Fillon a vraiment demandé à la justice de pousser les feux sur Sarkozy".

Quant aux filatures dont ont été victimes les deux journalistes, à l’époque où Valeurs actuelles les accusait d’être à la botte de Hollande, on a désormais (presque) le fin mot de l’affaire. Ils ont été suivi par Sébastien Valente, photographe paparazzi, par ailleurs ami de Carla Bruni et choisi par Sarkozy pour faire sa campagne. Valente a assuré aux policiers vouloir prendre des photos de Davet et Lhomme pour les revendre à des magazines people. Le photographe les a-t-il suivis sur instruction de Sarkozy ? Les deux journalistes ne le sauront jamais : ils n’ont pas voulu, en portant plainte, attenter aux sources de Valente, qui possède, lui aussi, une carte de presse.

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