2009 : Alain Rey, "usurpateur légitime" [Avent2020]

Arrêt sur images

Mort le 28 octobre 2020, Alain Rey était ce linguiste et lexicographe médiatique, le boss du Robert, aussi modeste que génial, drôle que savant. Dans cette émission de l'été 2009 animée par Anne-Sophie Jacques, avec Daniel Schneidermann comme chroniqueur (...)

Mort le 28 octobre 2020, Alain Rey était ce linguiste et lexicographe médiatique, le boss du Robert, aussi modeste que génial, drôle que savant. Dans cette émission de l'été 2009 animée par Anne-Sophie Jacques, avec Daniel Schneidermann comme chroniqueur (eh oui), il décortique entre autres les mots "femme" (de la même famille que... fellation), mais aussi des mots qui sonnent avec cette fin décembre : congé ("autorisation de se déplacer"), vacances ("temps vide"). Il nous manque.

Rencontre au sommet pour cette nouvelle émission d'été. Quand Daniel a proposé une carte blanche à notre spécialiste des mots Anne-Sophie Jacques, elle a choisi d'inviter le maître de tous les spécialistes des mots : Alain Rey. <br>Linguiste, lexicographe, et rédacteur en chef des publications des éditions Le Robert, Alain Rey dirige la conception de tous les dictionnaires Le Robert. Sur notre plateau, il dissèque quelques-uns des mots-stars de l'année, parle du rôle de chroniqueur, éclaire le poids de l'histoire dans le cheminement des mots, et dévoile quelques-uns des secrets de fabrication des dictionnaires. Il est accompagné de Daniel Schneidermann, simple chroniqueur le temps de cette émission. 

Acte 1 - Pourquoi "femme" et "fellation" sont de la même famille

Notre invité est l'auteur du Dictionnaire historique de la langue française, l'un des plus précieux outils d'Anne-Sophie pour ses chroniques. Mais il est peut-être plus connu des auditeurs de France Inter pour sa voix, et sa chronique quotidiennes, "Le mot de la fin", sur France Inter de 1993 à 2006. Il y décortiquait l'étymologie et l'histoire d'un mot. 893 de ces chroniques sont reprises sur ce site.

Pour rafraîchir la mémoire des @sinautes, Anne-Sophie fait écouter un extrait d'une chronique de 2005, consacrée au mot "femme", au ton... décapant. On y apprend notamment que l'étymologie de "femme" renvoie à "celle qui est sucée", celle dont les mamelles donnent le lait, et que le mot "féminité" partage ses racines avec..."fellation". Notre chroniqueuse se rappelle encore avec émotion du jour où elle a entendu cette chronique en direct : "J'étais dans ma voiture, et je me suis dit, ouah, comment c'est balancé !" "Ce sont les mots qui ont un extraordinaire talent", assure Rey, modeste.

Comment choisissait-il les mots qu'il allait disséquer à la fin du "7-9" ? Principalement en fonction de l'invité, dont il apprenait le nom le matin même... la chronique étant écrite dans la foulée.

L'occasion pour Daniel d'interroger le spécialiste des mots sur le langage journalistique : "Comme les publicitaires, les médias emploient des mots connus par tous, mais qui ne sont pas utilisés par tous." Exemple : "carcan", utilisé volontiers à la place de "contrainte", car "plus chic" et plus évocateur. "Il y a une intention au départ, puis une imitation passive" des autres journalistes, analyse Rey.

Devinette : A quelle occasion Alain Rey a-t-il dû improviser sa chronique ?

Acte 2 - Le chroniqueur, "usurpateur légitime"

Peut-on tenir une chronique tous les jours sans verser dans l'auto-caricature ou la bêtise ? C'est la question posée, sur un autre de nos plateaux d'été, par l'économiste Frédéric Lordon. Lui se méfie du job de chroniqueur "comme de la peste". Le matinaute Daniel Schneidermann ne partage évidemment pas entièrement cet avis... Et Alain Rey ? Il estime que son travail de chroniqueur était "riquiqui, minuscule par rapport au boulot que j'avais fait avant, pendant dix ans pour creuser l'histoire des mots : la seule idée que j'apportais, c'est que l'histoire des mots est une fenêtre ouverte sur l'histoire de la société."

Justement, n'a-t-il pas utilisé l'histoire des mots pour exprimer ses opinions ? "C'est le meilleur reproche qu'on pouvait me faire !", sourit Rey. "Vous étiez un usurpateur qui s'assumait ?", questionne alors Daniel. "Un usurpateur légitime...", réplique tranquillement l'invité.

En passant, Anne-Sophie révèle les dessous d'un grave débat qui l'a opposé à Dan...

Acte 3 - Naissance et mort des mots du dictionnaire

Comment un dictionnaire décide-t-il quelle définition exacte attribuer à un mot ? Question bête en apparence. Et pourtant, l'exemple du mot "geek", entré cette année dans le Larousse est révélateur : pour le dictionnaire, c'est un simple amateur de nouvelles technologies. Or, dans une de nos dernières émissions, des geeks autoproclamés avaient passé un bon moment à épuiser toutes les subtilités de la définition... En revanche, bon point pour le Petit Robert : il n'a pas oublié que le mot désignait au départ un monstre de foire au rabais !

"Ce qui me fascine, résume Daniel, c'est qu'au final, c'est vous qui choisissez." "Nous essayons que notre choix rencontre la majorité des définitions spontanées...", explique le rédacteur en chef du Robert.

Autre question simple en apparence : comment les mots sortent-ils du dictionnaire ?

"Pour certains dictionnaires, quand ils introduisent 300 mots nouveaux, ils vont en virer environ 300, archaïques ou anciens. Mais ce n'est pas du tout notre politique"
: certains mots archaïques, plus du tout utilisés, figurent toujours dans l'Avare de Molière, et doivent donc être expliqués. "Mais on en vire le moins possible !" Grâce à l'informatique, il est d'ailleurs plus facile de gérer la mise en page, pour perdre le moins de place possible avec des lignes creuses...

Pendant de longues années, gagner de la place dans les dictionnaires a été "un jeu de con !"

Acte 4 - De la place et de l'ordre des mots

Les dictionnaires papiers vont-ils résister aux innovations technologiques ? Daniel demande à Alain Rey s'il s'inquiète de l'émergence de dictionnaires online, gratuits, comme le dictionnaire des synonymes de l'académie de Caen, le Trésor de la langue française (sur lequel notre invité a travaillé deux ans), ou dans une moindre mesure, le Wiktionnaire.

Le spécialiste des dictionnaires émet un jugement peu amène sur Wikipédia : "C'est forcément de meilleur en meilleur, vu que ça part du pire... Je trouve que ça s'améliore sur des sujets très précis. J'ai tellement de déceptions quand je m'en sers... Il y a des choses qui sont proprement scandaleuses !"

"Le grand problème d'un dictionnaire, c'est l'équilibrage." En clair, la place qu'occupe chaque définition et chaque lettre de l'alphabet. "On sait que la lettre "l" doit se situer au milieu", révèle ainsi Rey. Il cite l'exemple du Trésor de la langue française, spécialisé dans les mots du 19e et du début du 20e siècle : "L'article "comédie" est quatre fois plus long que l'article "tragédie"...", faute de place pour les mots de la deuxième partie de l'alphabet !

Et au fait, les dictionnaires ont-ils toujours été classés par ordre alphabétique ?

Acte 5 - Aux origines : congés, vacances, plage, cul et...poils

Anne-Sophie a décidé d'abuser. Pour l'été, elle a joué la feignante, et met son invité à contribution. Alain Rey peut-il nous éclairer à sa place sur l'origine des mots de l'été ? Bien sûr ! Congés, vacances, plage... Les sens se révèlent sous nos yeux épatés. Attention, la démonstration est éblouissante.

Plus sérieusement, l'animatrice d'un jour va tout de même se mettre au travail cet été, pour une chronique unique. Et pour se conformer au goût du jour du site, où règne depuis quelque temps un parfum de luxure, épilée ou poilue, elle a été chargée par le patron de percer le mystère d'un mot, choisi dans le registre sexuel. "Le sujet du sexe est très intéressant...", reconnaît innocemment Anne-Sophie

Mais quel terme choisir ? Désir, séduction, phéromone, poil, cul ou sexe ? "Je fais cul ou je fais poil ?", s'impatiente notre chroniqueuse...

C'est Alain Rey qui aura... le mot de la fin

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