[Avent 2021] Présidentielle 2007 : Sarkozy envoûte les journalistes

Arrêt sur images

Avent #05. Le ministre de l'Intérieur est en campagne et nul ne lui résiste.

Trois journalistes pourtant intelligents et dotés d'esprit critique, qui suivent pas à pas, train après train, avion après avion et même pirogue après pirogue la campagne Sarkozy, semblent complètement anesthésiés par le charme du futur président de la République.

11 février 2007 : ASI plonge en Sarkozie avec trois journalistes qui suivent pas à pas sa campagne. Autour de la table, Jean-Francois Achilli de France Inter, auteur du livre Jusqu'ici tout va bien sur la campagne alors en cours, Philippe Ridet, journaliste au Monde, et Géraldine Woessner, de BFMTV.  

On zoome sur la manière dont Sarkozy se met en scène dans une émission de TF1 qui le met face à un panel de Français, avec des phrases du type : "J’ai hérité de personne, je me suis battu dur, j’ai pas volé ma place, des coups j’en ai pris, j’en ai donné aussi mais on m'a rien donné". Il ramène tout à sa famille, ses enfants, son intimité. Moment passionnant ensuite : la mue de Sarkozy quand sa candidature se précise, en homme soudain "apaisé, apaisant, rassurant". Notre journaliste Maja Neskovic compare des interviews à quelques mois d'écart et montre le spectaculaire changement de ton (plus consensuel, bienveillant, quasi moëlleux) et même de voix (elle est plus étale et plus grave). Maja s'est rendue dans un laboratoire spécialisé et montre un graphique saisissant qui révèle le travail accompli pour avoir l'air moins agressif. 

Exemple de cette métamorphose lors d'un dîner du CRIF : accusé par un journaliste de Canal + d'aller y chercher "le vote juif", Sarkozy s'énerve très fort puis réalise qu'il a oublié son nouveau personnage ; "il va proposer de refaire l’interview, cette fois tranquillement." On reprend les questions, et les réponses sont soudain calmes et tout sourire. Pour Philippe, Ridet, Sarkozy "corrige assez souvent ses propos abrupts", est "en construction permanente".

"Il est très avenant, très sympathique"

On se penche sur les propos très acides que Nicolas Sarkozy a envers les journalistes. À PPDA : "Vous avez interviewé, c’est un grand mot, Mme Royal, et elle n’a répondu à aucune de vos questions". À Serge Raffy de L'Obs : "Vous avez un tellement gentil sourire. C’est vrai que nous êtes du Nouvel Observateur ? Je ne peux pas le croire". Philippe Ridet explique : en fait, Sarkozy joue aussi beaucoup avec l'idée de connivence, qu'il va jusqu'à caricaturer. Achilli : "Il est très avenant, très sympathique, il a un côté actif, malin" mais "ça n'empêche pas le traitement journalistique" 

Philippe Ridet avoue : il le tutoie, puisque Sarkozy le tutoie.  "Oui, parce que répondre 'vous' à quelqu’un qui me disait 'tu', je trouvais qu’il y avait quelque chose d’impoli et d'agressif." Vient alors le décryptage d'une photo fameuse représentant Sarkozy aux Universités d'été de l'UMP, mains jointes et yeux au ciel, entouré de tous les journalistes qui le suivent, sourire aux lèvres ou riant franchement. Ridet : "Je peux expliquer pourquoi on se marre. Je suis derrière lui et je lui pose la question : «Est-ce que tu penses, comme l’a dit Fillon (…) que Juppé peut être un de ceux qui ramènera les derniers chiraquiens à te rallier  ?»" S'ensuite un numéro d'acteur de Sarkozy qui dit «Est ce bien vous M. Ridet que j’entends ?»" (On avoue, on ne comprend pas pourquoi c'est drôle). Pour Ridet, la photo est emblématique du rapport qu'il a avec les journalistes. Pour Achilli, c'est juste "un moment, ça n'empêche pas un travail journalistique sérieux"

Notre chroniqueuse Judith Bernard met le feu aux poudres en s'exclamant : "Cette photo me rappelle la violence totalitaire de la séduction, c’est comme le tutoiement (…) il vous emballe dans son cercueil de séduction". Peut-être, dit Achilli, mais le soir même, "tous les papiers ont taillé Sarkozy et l’UMP qui étaient parfaitement désunis (…) vous êtes assise là vous ne savez pas de quoi vous parlez (...) On se marre mais (…) quand on est devant son ordinateur, c’est terminé."

Cécilia en Guyane : "On a compris qu'on était là pour ça"

Suit une séquence incroyable où les journalistes réalisent qu'ils partent en Guyane avec le ministre non pas pour parler orpaillage et immigration clandestine, mais parce qu'il veut mettre en scène, à l'aide d'une pirogue sur le Maroni elle-même entourée de deux pirogues de journalistes, sa réconciliation avec Cécilia, partie quelques temps dans les bras de Richard Attias. Ridet la voit dans l'avion puis comprend : "En fait le sujet, c’était elle (…) et comment tout ça allait être mis en scène. (…) Donc on a compris qu’on était là pour ça, quoi."

Daniel veut comprendre pourquoi les journalistes ne tancent pas davantage Sarkozy pour qu'il montre sa déclaration de patrimoine. Notre chroniqueur David Abiker enchaîne :  "Mais est-ce que vous discutez de politique agricole commune ou d’aménagement du territoire ?" "Non non, jamais de fonds", dit Ridet. Il n'est qu'à moitié ironique, dit-il : "C’est le candidat qui m’intéresse". 


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