Yassine Belattar, funambule sur une ville en feu
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chronique

Yassine Belattar, funambule sur une ville en feu

A rester englués chaque soir et chaque matin dans la sombre forêt gauloise de la présidentielle

, on pourrait craindre de ne plus jamais parvenir à se désengluer. De ne plus jamais arriver à retrouver l'air libre, et le goût d'en rire, des clichés communautaires qui nous étouffent. Ou pas avant longtemps. On soupire. On sanglote sur l'âge d'or de Coluche ou de Desproges, leur liberté disparue, on se répète comme un mantra funèbre que aujourd'hui-on-ne-pourrait-plus. Mais peut-être suffit-il, de temps en temps, d'éteindre la télé.

J'étais hier soir au spectacle de Yassine Belattar, Ingérable (souvenez-vous : il était venu nous expliquer pourquoi il faut "rire du pire"). Une salle parisienne, près de la Bastille, le Réservoir. Le public : couples blancs, couples mixtes, métis, un groupe d'amis d'Adama Traoré, avec leurs T-shirts (non floutés), quelques filles voilées. Et c'est d'abord ce public, que Belattar utilise comme matériau, pour faire voler en éclats les clichés communautaires. "Toi t'es quoi ?" "Franco-indien". "T'as le droit de dire simplement Indien, tu sais".On rit les uns des autres. On rit de soi. On rit de voir pulvérisés si facilement les clichés qu'on porte en soi. On rit d'être soi-même un cliché. On rit de réaliser que c'est possible de rire les uns à côté les uns des autres. On ne rit pas toujours aussi fort de la même chose. Certaines vannes chatouillent manifestement certains vécus davantage que d'autres. On ne rit pas forcément parfaitement à l'unisson. Mais c'est déjà énorme. Et de salubrité publique.

Logiquement, l'ingérable a été plus ou moins viré de plusieurs medias. Il s'est fait arnaquer par la fameuse chaîne Numéro 23. Il a été évincé de La Grosse Emission (groupe Bolloré) par Hanouna. On ne risque pas de l'entendre un jour sur France Inter, même s'il a soutenu publiquement Hollande en 2012, et ne le renie pas (ce que lui reproche notre mélenchonien préféré Didier Porte. Coup de griffe de Porte ici, réponse de Belattar ). Bonne nouvelle cependant (annoncée hier soir) : il va assurer une demi-heure quotidienne (à 18 heures) sur Radio Nova.

Ce qui rend possible cette trêve d'un soir, cette bulle de grâce, c'est une évidente obsession de l'équidistance. Chaque cliché en prend pour son grade : Juifs ("je n'en dis pas de mal, je veux travailler à la télé"), Djihadistes ("Le 13 Novembre, il y en a même un qui a resquillé dans le métro. En France, on a vraiment les plus nuls"), Antillais, filles voilées, tablées de droite au restaurant au moment de l'addition, tablées de gauche dans la même situation, pères maltraitants des familles arabes, "musulmans modérés" ("le musulman modéré, c'est qui ? C'est le gars qui va à La Mecque, et qui s'arrête à mi-chemin. En Grèce, par exemple"). Belattar l'équilibriste avance sur son fil, au-dessus des déchainements et des haines, et ce n'est pas seulement drôle, c'est beau et haletant, comme un spectacle de funambule au dessus d'une ville en feu.

Belattar ingérable
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