Ukraine : l'empathie des emmitouflés
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Ukraine : l'empathie des emmitouflés

A Kiev, nous sommes avec les manifestants.

Engoncés dans leurs impressionnantes doudounes, nos envoyés spéciaux gèlent chaque soir avec les Ukrainiens qui occupent la place Maidan, et ont improvisé un QG dans la mairie de la ville. Le Petit journal visite les sièges des médias d'opposition, et se fait une gloire d'arracher trois mots au champion de boxe Vitali Klitschko, remarquable figure attrape-caméras de la contestation, "le seul Ukrainien qui soit devenu riche légalement".

Quand la police tente mollement de dégager la place Maidan, les reporters s'étonnent de cette modération. "La police a donné une sorte d'assaut", s'étonnait hier matin l'envoyé spécial de France Culture, en décrivant plutôt une sorte de gigantesque mêlée de rugby, à mains nues, entre policiers et manifestants. Manifestement, de ce pouvoir pro-poutinien, on attendait davantage de brutalité. On était venu pour la grosse baston, le bain de sang. On est presque déçus.

Si nous sommes avec les manifestants contre le pouvoir, c'est parce que les manifestants sont avec nous. Entendez : avec l'Europe. Pour l'Europe. Ils ont "envie d'Europe", comme le proclame aujourd'hui la Une de Libé. Très logiquement, nous en oublions donc que Kiev n'est pas l'Ukraine, comme l'avait déjà montré la "révolution orange" de 2004, largement financée par des mécènes américains comme Georges Soros, au cours de laquelle les médias occidentaux avaient déjà démontré leur tropisme pro-pro-Européens, oubliant largement l'Ukraine de l'Est, ouvrière et pro-Russe. Libé se garde d'ailleurs aujourd'hui de reproduire totalement cette erreur, consacrant à l'Ukraine orientale une des trois pages de l'événement ukrainien, avec photo de la manif (pro-gouvernementale) de Donetsk, le 4 décembre dernier.

"Les manifestants de Kiev ont certainement de bonnes raisons de manifester. Mais qu’ils n’oublient pas qu’ils ne représentent ni la majorité de la population ukrainienne ni les intérêts bien compris de cette même population" écrit aujourd'hui Jacques Sapir, économiste russophile, bien connu de nos abonnés (nous l'avions notamment invité à débattre avec Jean-Luc Mélenchon de l'intérêt d'une sortie de l'euro, dont il est un chaud partisan). Dégainant des statistiques russes, Sapir rappelle que les principaux échanges commerciaux de l'Ukraine se font avec la Russie, que ces échanges sont en progression, et conclut qu'il est peu probable que l'Union Européenne puisse prendre le relais du jour au lendemain. Vous me direz que ces statistiques russes demanderaint à être contre-expertisées. Certainement. Elles sont tout aussi peu fiables que toutes autres statistiques. Et ni plus ni moins conclusives, à elles seules, que le spectacle quotidien de l'empathie des emmitouflés, entre les envoyés spéciaux occidentaux et les manifestants de Kiev.

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