Français “à l’euro près” : des “mauvais pauvres” à la télé
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Français “à l’euro près” : des “mauvais pauvres” à la télé

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Yaourt ou iPad ? Dans le sillage du mouvement des Gilets jaunes, les télés se sont intéressées aux Français “qui vivent à l’euro près”. M6 et France 2 ont notamment suivi, cette semaine, le quotidien de Florian, Justine, Delphine et Laeticia. Ils travaillent, reçoivent des aides, mais ne s’en sortent pas. Avant eux, TF1 avait déjà campé au milieu du salon de Françoise et David et de leurs quatre enfants. Selon les statistiques, ils font tous partie du bas de la classe moyenne. A la télé, ces Français sont plutôt des mauvais pauvres ou des privilégiés de la pauvreté : ils ne s’en sortent pas mais certains osent acheter des tablettes d’occasion. Plongée au coeur de l’intimité de ces “mauvais pauvres”.

“Vous voulez quoi ? Des biscottes, un pain de mie ?”

Voici Florian, 28 ans :

Dimanche 27 janvier, Capital (M6) a suivi cet aide-soignant qui s’occupe de personnes âgées. Dans son service, ils ne sont que trois pour gérer la vie quotidienne d’une trentaine de résidents. Mais malgré des journées interminables, Florian est heureux dans son travail : “C’est un métier difficile, mais passionnant”.

Son seul problème, c’est son salaire. Il n’est payé qu’au SMIC, soit 1205 euros net par mois. Heureusement, il peut compter sur des primes de nuit et de dimanche pour monter à un peu plus de 1600 euros. “Le dimanche, c’est pénible à travailler, après on est content de venir car on sait qu’on a notre prime derrière”, explique-t-il.

Florian est marié à Justine. Travaillant à temps partiel dans une grande surface, elle ne gagne que 1000 euros net par mois.

Parents d'un petit Timéo, ils habitent dans un pavillon près de Vienne dans l’Isère.

“S’ils peuvent se permettre de louer cette maison, c’est parce qu’elle appartient aux grands parents de Justine. Et qu’ils leur font une fleur sur le loyer : 500 euros par mois pour une maison qui en vaut 1000”, précise la voix off.

A l’intérieur, un salon...

Et plusieurs chambres...

Avec 2600 euros de salaire cumulé, ce couple a du mal à boucler les fins de mois. Entre le logement, le chauffage au fuel (2000 euros par an), et tout le reste, ils ne s’en sortent pas : “Comme tous les Français modestes, leur budget est plombé par ce qu’on appelle les dépenses pré-engagées, des sommes prélevées directement sur leur compte, comme le loyer, les crédits ou les assurances et toute la paye de Florian, 1600 euros, y passe”, explique M6.

Chaque mois, ils n’ont que 230 euros pour les repas. “Pas d’entrée, ni de fromage, un yaourt en dessert, la famille s’est habituée au menu monotone”, commente la voix off.

Et la situation peut vite devenir tendue à la moindre dépense imprévue parce qu’ils n’ont aucune épargne : 66 euros seulement sur un livret A.

Voilà comment M6 aurait pu se contenter de faire le récit de ce couple avec enfant qui n'arrive pas à joindre les deux bouts. Seulement voilà, à l'écran, ce n'est pas ça qui frappe le téléspectateur. Tout au long du reportage, Florian et Justine doivent se justifier, prouver leur bonne foi. Preuves à l'appui. 

Un récit chiffré aux centimes près

On reprend. Florian gagne 1628,34 euros (montre ta feuille de paie Florian) :

Un peu plus d'un SMIC, grâce aux primes. Elles sont là :

Avec seulement 500 euros de loyer pour une maison de 100 m2, ils ont de la chance. Mais le problème, c’est le chauffage et leur chaudière au fuel. Si si, c’est une chaudière au fuel, M6 a suivi Justine dans la cave pour la filmer :

“Vous avez fait un grand plein ?”, demande la journaliste, visiblement inquiète pour le budget de notre couple. “Jeudi, on était à 500 litres et on a mis jusqu’ici, on a mis 1000 litres”, précise Justine en montrant la cuve.

Le tout pour combien ? Il suffit de regarder les factures, Justine ne nous ment pas :

Ca fait cher le chauffage, non ? “On est le 12 du mois, et vous êtes à combien ?”, demande la journaliste, visiblement de plus en plus inquiète de la gestion du budget. “441 euros et 78 centimes”, répond Florian. La preuve :

Et c’est parti pour les détails (Gérard le cadreur a bien zoomé sur le portable, aidé par l’infographiste qui a rajouté des chiffres en surimpression pour les myopes).

Ils en ont des prélèvements ! Il y a par exemple les 271 euros de crédit de voiture...

183 euros d'assurance... 

60 euros pour le téléphone et Internet... 

Avec tout ça, il leur reste donc très peu pour les dépenses du quotidien. Et en cas de pépins, c'est tendu : ils n’ont aucune épargne. Regardez :

Des difficultés financières... mais pourquoi ?

Comment expliquer une telle situation ? M6 n’en dira pas plus. On ne sait pas exactement dans quel type de structure travaille Florian. Un EHPAD ? Une maison de retraite privée ? Aura-t-il le droit à la fameuse prime Aide-soignant décidée par le gouvernement (mais qui sera finalement limitée, avec obligation de formation complémentaire pour les bénéficiaires comme le dénonce FO) ? Et Justine, pourquoi travaille-t-elle à temps partiel ? Est-ce un temps partiel choisi ? Subi ? Capital aurait pu en profiter pour enquêter sur la précarité des caissières avec le temps partiel imposé dans les grandes surfaces. Mais non, ce n’est pas du tout l’angle du sujet. Toutes les causes politiques qui pourraient expliquer leur situation ont été écartées. Ils sont en difficulté, mais on ne sait pas pourquoi. Il n’est jamais question d’inégalités sociales, de répartition capital/travail...

On ne parle pas de problèmes sociaux, économiques ou politiques. C'est bien dans l'intimité d'une famille qu'on pénètre et c’est d’ailleurs la caractéristique principale de ce type de reportage. Quand on suit les Français “qui vivent à l’euro près”, on veut tout savoir des dépenses : ce qu'ils mangent, comment ils se chauffent, le prix de leur forfait mobile. Histoire de vérifier. 

Et ça tombe bien : on les voit toujours faire leurs comptes sur des cahiers d’écolier. C’était le cas sur M6, mais aussi sur TF1, ou encore France 2 cette semaine avec Laeticia et Delphine :

Un smicard ou un travailleur pauvre, ça fait ses comptes. Heureusement hein, parce qu’ils reçoivent des aides, il faut donc bien justifier toutes ces dépenses pour s’assurer qu’ils ne claquent pas leur SMIC au casino ou au bar de la plage.

Alors ça fait des comptes…

Et à force de vouloir tout savoir “à l’euro près”, on rentre dans un degré d’intimité qui oblige, à un moment à un autre, ceux qui sont filmés à devoir se justifier. 

Justine et Florian justement. M6 précise que “leur seul extra, [ce sont] des abonnements à des chaînes sportives, facturées 30 euros par mois”. Attendez, ils sont hyper justes et ils sont abonnés à RMC Sport ?

Ce détail gêne visiblement le couple, qui se justifie donc : “On ne va pas ne rien faire en restant à la maison, donc on se dit que 30 euros, ce n’est pas non plus énorme et ça nous occupe pas mal quoi”. Mouai… Heureusement, la voix off enchaîne en expliquant qu’ils “n’ont pas d’activité sportive, ni culturelle et en cinq ans, ils ne sont partis qu’une semaine en vacances”. Comme si cette précision servait à justifier les 30 euros de chaînes sportives...

Yaourt ou iPad ?

Quelques semaines plus tôt, le magazine Sept à huit (TF1) avait tourné le même type de reportage en suivant Françoise, David et leurs enfants.

Cette famille doit vivre avec 2100 euros par mois. On vous passe les détails de fuel, d’assurances et de crédit voiture mais retenez tout de même qu’ils sont tellement justes qu’ils ne peuvent pas offrir à leurs enfants un dessert à chaque repas. Ils ne peuvent pas payer suffisamment de yaourts pour tenir tout le mois :

Oui, mais voilà. Comme pour le reportage de M6, TF1 va vraiment entrer dans le détail de leurs comptes. Jusqu’à ce qu’on découvre le prix des cadeaux de Noël que les parents offrent à leurs enfants...

Au grenier, Françoise montre à la journaliste la belle voiture électrique qu’ils vont offrir au plus petit des enfants :

Et c’est parti pour la séance d’auto-justification :

Journaliste : “Là, vous vous êtes lâchée hein Françoise”

Françoise : “On a mis de côté, après c’est le seul plaisir qu’on peut leur offrir à Noël”

Journaliste : “Ca vous a couté combien ?”

Françoise : “La voiture, y’en a eu à peu près pour 180 euros. Bon après, c’est le seul cadeau qu’ils peuvent avoir dans l’année. Donc on se prive, en tant que parents, sur les autres mois”.

Les plus grands auront le droit à un smartphone (“Mes deux grands voulaient des iPhone 6. Et comme c’est hors budget, c’est horriblement cher, c’est d’occasion ou reconditionné, ce qui est largement moins cher”, se justifie Françoise).

Quant au moyen, Lorenzo, il voulait un iPad pour Noël. (“Bon après, voyez, il y a des marques sur l’écran, la tablette est reconditionnée aussi”, se justifie une nouvelle fois la mère de famille)

Et Harry Roselmack, de conclure en voix off : “Les choix assumés de David et Françoise illustrent le paradoxe dans lequel vivent ces familles de la classe moyenne qui se paupérisent et courent derrière un train de vie qu’elles n’ont plus”.

Comptables de canapés 

En visionnant ces reportages, on assiste à un curieux phénomène : de notre canapé on se met à débattre du bien fondé des choix des couples, “moi j’aurais privilégié les yaourts”. Et ça va très loin. Sur le cas de Justine et Florian de M6 (notre couple plombé par le fuel mais qui est abonné aux chaînes sportives et rembourse un crédit voiture), Twitter s’est déchainé :

Le couple a 271 euros de crédit voiture ? Voici les conseils des internautes :

L’abonnement à 30 euros à RMC Sport ? Quelques conseils peut-être ?

Et le pire pour la fin (désolé Timéo…)

Ce type de commentaire est le résultat concret de l’angle de ces reportages et de la mise en image de ces “mauvais pauvres”.

Un luxe de détails qui finit par devenir stigmatisant

Si les journalistes s'étaient contentés de recueillir les témoignages en donnant les principaux chiffres, on aurait pu rester sur la peinture d’une classe sociale, voir comment on vit avec le SMIC. Mais ce luxe de détails met en lumière chacun des choix individuels des couples qui deviennent des cas particuliers, critiquables comme tels hors de tout questionnement politique. Et comme tous ces reportages évacuent les causes politiques, économiques, sociales alors la “faute” est à chercher dans les choix de vie. Plongé au coeur de leur intimité, le téléspectateur n'a plus qu'à scruter les comptes pour repérer la cause du problème.

Evidemment, les télés ne feraient pas ce type de reportage sur les riches. Vous imaginez Bernard Arnault détailler son frigo (A-t-il un frigo d’ailleurs ? Ou est-ce plutôt son personnel de maison qui a un frigo ?) ? Vous l’imaginez montrer ses achats de Noël (On offre quoi à Noël quand on a une fortune estimée à 72 milliards d’euros ?) Et vous imaginez Bernard Arnault détailler, calculette à la main, sur un petit cahier d’écolier, toutes les aides qu’il a reçues de l’Etat, à l’euro près ? 500 millions pour sa fondation Louis Vuitton, les millions d’euros d’aides pour ses journaux (Le Parisien, Les Echos), les niches fiscales, les sociétés en cascade dans les paradis fiscaux… Non, le riche n’ouvre pas ses livres de compte chez lui devant des caméras, il n’a pas à se justifier aux journalistes. Et surtout : il ne viendrait pas à l'idée des télés de filmer leur intimité à l'euro près. Question de pudeur.

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