La bataille de Gaulle, ou la guerre des Blancs
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La bataille de Gaulle, ou la guerre des Blancs

Décidément, il y a bien un problème systémique dans le cinéma historique français. On serait à deux doigts de le qualifier de racisme.

J'aurais adoré ne penser que du bien de La bataille de Gaulle de Antony Baudry, film hors-norme sur le personnage hors-norme du grand Charles. La vraisemblance de Simon Abkarian en de Gaulle (quoique rendant vingt bons centimètres au général), de Simon Russel Beale en Churchill, sont indiscutables. Le ralliement des pêcheurs de l'île de Sein à la France libre est un des grands moments d'émotion du film, que vient alléger ici ou là une touche de bouffonnerie, comme en prévention de tout danger de gaullomania -ainsi la fière réplique-culte du héros en Afrique : "les moustiques ne piquent pas le général de Gaulle". Sans oublier l'improbable invention d'un plombier polonais, qui survient à chaque fois que le film serait tenté de se prendre au sérieux.

Mais voilà. La bataille de Gaulle a deux  défauts ennuyeux. C'est d'abord un film dépolitisé. A l'image de l'incident ridicule du jeune Niels Schneider, interprète du général Leclerc, dissertant dans une interview-promo sur les mérites de l'engagement, mais refusant de répondre à une question de France 24 sur Bolloré et Canal+. Surtout ne pas risquer de faire une "Lellouche-Jean Moulin", et de flinguer le lancement du film par une réponse jugée insuffisamment héroïque. A sa décharge, on peut soutenir que de Gaulle lui-même n'était pas facile à classer politiquement. Mais par exemple, pourquoi le mot "nazi" n'apparait-il jamais dans le film ?

Et pourquoi ne pas rappeler, par exemple, que le jeune Fernand Bonnier de la Chapelle, assassin de l'amiral vichyste Darlan en 1942, et deuxième "fil rouge" de la narration, était un sympathisant royaliste ? Pourquoi en faire un gaulliste précoce, qu'il n'était pas ? Une discrète fleur de lys à sa boutonnière l'aurait signifié à ceux que le détail intéresse.

Surtout, comme dans tant de représentations françaises des deux guerres du XXe siècle, que l'on pouvait espérer immunisées de cette amnésie depuis Indigènes (avec Djamel Debbouze, 2006) et Tirailleurs (avec Omar Sy, 2022), La bataille de Gaulle est outrageusement blanchisé.  Ce qui apparaît frappant dans le long morceau de bravoure sur la bataille de Bir Hakeim (1942). A Bir Hakeim, comme le rappelle l'historien André Loez dans le podcast Le Rubicon d'Alexandre Jubelincombattent majoritairement (aux deux tiers) des troupes coloniales, des Noirs, des Arabes. Et que nous montre le film ? Sous le commandement de Koenig (Benoit Magimel), une poignée de héros... blancs. Invisibilisation d'autant plus gênante que le ralliement dès 1940 à la France libre du gouverneur noir du Tchad, Félix Eboué (cérémonie où apparaissent, pour le coup, au garde-à-vous, des tirailleurs sénégalais), est montré comme presque sous emprise du Blanc René Pleven, collaborateur du général, présenté selon Loez en "white savior" d'Eboué.

En regard de ces distorsions, la dépolitisation du personnage de Bonnier de la Chapelle apparait presque anecdotique. Était-ce si gênant de rappeler que les héros de Bir Hakeim étaient noirs et arabes ? Que Darlan fut assassiné par un monarchiste (peut-être lui-même le bras armé d'un complot) ? Mais gênant pour qui ? Pourquoi ?


Le blog Obsessions est publié sous la seule responsabilité de Daniel Schneidermann, sans relecture préalable de la rédaction en chef d'Arrêt sur images.

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