Elkrief-Sarkozy : le spectacle et ses coulisses
chronique

Elkrief-Sarkozy : le spectacle et ses coulisses

Irrésumable. Il faut tout lire. Lire les échanges de textos entre les dirigeants et journalistes de BFM (Marc-Olivier Fogiel, Arthur Dreyfuss, Ruth Elkrief, Bruno Jeudy, Jean-Sebastien Ferjou) et l'attachée de presse de Nicolas Sarkozy, Véronique Waché. Ces échanges, révélés par mediapart après la saisie par la police du portable de Waché, remontent à 2020. Tout le monde sur le pont : il s'agit de mettre la chaîne à la disposition de l'ex-président, pour recueillir sa réaction après un rebondissement favorable pour lui dans l'interminable feuilleton des financements libyens de sa campagne de 2007.

Même si l'on ne peut qu'être saisi, globalement, par la familiarité, la connivence dégoulinante, les bisous, les emojis, de ces échanges entre communicante, journalistes et dirigeants de chaîne, tout n'y est pas exactement de la même gravité. Que Ruth Elkrief se batte pour recueillir la première l'interview de Sarkozy, qu'elle lui donne le choix du lieu d'enregistrement (les bureaux de Sarkozy, ou le plateau de la chaîne), qu'elle demande à Waché de transmettre ses "amitiés" à Sarkozy, ressort de la simple chasse au "scoop" selon les critères de l'info continue.  Pour la direction de BFM et les journalistes politiques, le vrai scoop ne consiste pas à publier des informations gênantes pour les puissants, mais à être le premier à recueillir la réaction desdits puissants quand des investigateurs publient lesdites informations à charge (ou mieux encore, en l'occurence, à décharge).

Que Fogiel discute avec Waché du meilleur créneau de diffusion de l'interview, pour lui offrir la meilleure exposition, ressort aussi des pratiques courantes, du style, "je te donne mon interview en exclusivité, si tu me donnes la Une". Sans doute les savoureux échanges entre les deux, commentant fiévreusement en direct une interview sur BFM d'Edwy Plenel, sont-ils moins courants dans ce petit monde. Mais je dois être naïf.

Plus choquants à mon sens sont le dénigrement par Jeudy, auprès de Waché, d'une intervention d'une de ses consoeurs qui relativise le scoop pro-Sarko ("on lui donne du caviar, et elle mégote"), et surtout la promesse de Fogiel à Waché, qui se plaint d'une interview sur BFM de l'investigateur Fabrice Arfi : "il ne repassera pas". Citation que Arfi rapproche aujourd'hui de plusieurs épisodes d'invitations décommandées par BFM.

A sa décharge, Ruth Elkrief fait valoir, dans sa réponse à Mediapart, que l'interview ainsi négociée dans le miel a tout de même été relativement vinaigrée. Et il est vrai qu'elle y insinue que l'ex-président a "des méthodes de voyou" (la video de l'interview est ici), ce qui avait été relevé à l'époque. Il faut regarder cette interview, illustration de ce que les journalistes politiques considèrent comme le summum de la témérité : énoncer devant l'interviewé les éléments à charge contre lui sans (trop) être interrompu, et prononcer au moins une fois "le" gros mot qui va donner à l'opération de communication les couleurs d'une interview pugnace. Vu depuis ses coulisses, toutes en bisous et en "amitiés", le spectacle de l'affrontement prend une saveur particulière.

Accessoirement, ce scoop de Mediapart  permet d'éclairer les chroniques indulgentes d'Elkrief à chaque fois que ses confrères sont mis en cause pour connivence avec des politiques, comme Jean-François Achilli, licencié de Radio France pour avoir collaboré à un livre avec Jordan Bardella sans en avertir sa direction, ou son soutien à ses confrères ayant participé l'an dernier au fameux "déjeuner off" de l'Elysée, et reproduit les éléments de langage distillés par Emmanuel Macron. Il faut saluer Ruth Elkrief, qui ne se contente pas de pratiquer la connivence, mais la théorise.

Le blog Obsessions est publié sous la seule responsabilité de Daniel Schneidermann, sans relecture préalable de la rédaction en chef d'Arrêt sur images.

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