Mobilisation lycéenne dans les matinales : caricaturée, stigmatisée, dépolitisée
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Mobilisation lycéenne dans les matinales : caricaturée, stigmatisée, dépolitisée

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"VIOLENCES". C'est LE cadrage médiatique de la mobilisation des lycéen·nes qui s'amplifie depuis plus d'une semaine et a pris, ces derniers jours, une dimension nationale. Selon l'Union Syndicale Lycéenne (USL), plus de 400 établissements étaient bloqués ce mardi 29 septembre, jour de mobilisation et de grève à l'appel d'une intersyndicale de la fonction publique. Les lycéen·nes en lutte dénoncent le manque de professeurs et personnels, et leurs conditions de travail : l'état de délabrement des établissements et notamment les classes surchargées. Des éléments que l'on retrouve dans le champ médiatique à travers la voix des porte-paroles des syndicats lycéens et des reportages sur place. 

Mais le cadrage choisi par les médias audiovisuels, télés en tête, est tout autre. Comme pour la plupart des mouvements sociaux, il est centré sur LES VIOLENCES. Découle de ce choix éditorial, une question bateau posée à tous les politiques (de gauche) invités en plateau :"Est-ce que vous appelez au calme ?", déclinaison de "est-ce que vous condamnez les violences ?". Sans surprise, la question ne vise pas les violences policières (pourtant documentées, y compris sur BFM le matin même, et même dénoncées depuis plusieurs jours) mais celles attribuées aux lycéen·nes.

"Est ce que vous appelez au calme ?"

Prenons en exemple des matinales de ce 29 septembre : Manuel Bompard invité sur France inter, Sophie Binet sur BFM / RMC, ou encore François Ruffin dans Bonjour ! sur TF1. 

"Des lycéens organisent des blocus depuis une semaine pour dénoncer notamment des classes surchargées, des locaux dégradés. Le problème, c'est qu'il y a eu des VIOLENCES avec des personnes cagoulées. Une lycéenne a été blessée, écoutez-moi bien, à l'acide chlorhydrique, aux mains et au visage par des agresseurs violents. Une lycéenne blessée à l'acide chlorhydrique, on a vu ça où déjà ?" lance Alba Ventura à François Ruffin qui embraye sur un propos liminaire de soutien aux lycéens suivi d'un mot sur les revendications. Le reste des questions : "Est-ce qu'ils sont manipulés ces jeunes ?". Puis quand le député dénonce la "répression" : "C'est pas la répression de la VIOLENCE plutôt ?".

"Au moment où l'on se parle, les forces de l'ordre sont positionnées devant environ 200 lycées. Il y en a un certain nombre qui ont été bloqués hier, principalement en Île-de-France, une colère qui monte depuis une semaine et qui a dégénéré avec des dégradations, des VIOLENCES et des blessés hier. Est ce que vous appelez au calme ?" entame, de son côté, Apolline de Malherbe, face à Sophie Binet qui, elle aussi, répond sur les revendications légitimes des lycéens mobilisés. "On leur répond en leur envoyant les forces de l'ordre, c'est dangereux, estime la Secrétaire générale de la Confédération générale du travail, il faut laisser les équipes éducatives faire leur travail, ouvrir le dialogue avec les lycéens et les lycéennes et leur permettre d'exercer leurs droits citoyens à la mobilisation."

"Donc pour vous, le problème c'est les forces de l'ordre ?" rebondit de Malherbe. "Quand on envoie les forces de l'ordre, on organise les débordements donc il ne faut surtout pas faire ça" répond justement Binet, "c'est au ministère de l'éducation nationale de gérer la mobilisation lycéenne, pas au ministre de l'Intérieur."

Puis, l'intervieweuse de la matinale de BFM rapporte à nouveau la parole du gouvernement qui "dit également qu'il y a eu un modus operandi de ces derniers jours : une petite dizaine de personnes dit-il, cagoulées, extérieures au lycée, qui venait dès 6h du matin avec des palettes et des jerricans et qui attisaient cette colère. Est-ce que c'est possible selon vous ?" Puis relance "est-ce qu'il se peut, effectivement, que le gouvernement ait raison là-dessus ?". "Bien sûr, c'est des choses qui peuvent arriver, mais pas devant 200 établissements scolaires", souffle la secrétaire générale de la CGT. 

"L'un de ces manifestants a été hospitalisé hier avec de nombreuses dents cassées. Il avait commencé par donner un coup de pied à une policière semble-t-il. Un policier est arrivé, a tiré directement dans son visage. Il a été ensuite hospitalisé. Comment vous jugez cette scène ? " questionne ensuite de Malherbe en faisant l'exploit de ne pas mentionner le terme de "violences policières". "C'est extrêmement choquant, ça ne devrait jamais avoir lieu, on parle d'enfants", réplique Binet qui répète encore et encore qu'on "ne règle pas la mobilisation en envoyant des policiers devant les établissements scolaires."

Viennent ensuite d'autres questions, toujours anglées sur les VIOLENCES et le discours de Laurent Nuñez : "Le ministre de l'Intérieur qui dit on peut qualifier cela de « violence urbaine »"  ; "Mais vous constatez qu'il y a eu des dégradations, qu'il y a eu des tirs de mortiers. Vous le constatez ?" ; "J'imagine que puisque vous estimez qu'il n'y avait pas de dégradation avant qu'il n'y ait la police, vous n'appelez donc pas au calme ?" Retour à la question (obsessionnelle) de départ. LA VIOLENCE et le "retour au calme", à l'ordre bourgeois que rien ne doit venir perturber. Mais aucune question sur les conditions de travail des lycéens qui semblent réduits à de petits humains décérébrés qui n'aspirent qu'à tout saccager.

La matinale d'Inter, porte-voix du gouvernement

Sur France Inter, même cadrage : "180 établissements concernés hier avec des violences, notamment en Île-de-France : 164 interpellations, douze membres des forces de l'ordre blessés, douze lycéens, huit personnels enseignants, ce sont les chiffres que donne le ministre de l'Intérieur" récite Florence Paracuellos en introduction avant de lâcher sa première question : "Est-ce que c'est le rôle de responsables politiques d'encourager des lycéens à bloquer leurs établissements, a fortiori quand ça engendre des VIOLENCES ?". Bompard répond en "saluant" la mobilisation et en pointant, lui aussi, que les revendications des jeunes sont "légitimes" : "La France insoumise partage les revendications qui sont posées par l'Union syndicale lycéenne qui a appelé à la mobilisation. Et donc oui, on l'appuie, on le soutient évidemment."

"C'est plus que ça, Manuel Bompard, insiste Benjamin Duhamel, quand on écoute les propos de la FI, quand on écoute par exemple Louis Boyard, le député, il appelle à soutenir et à faire en sorte que ce mouvement s'étende. Est-ce que, là encore, c'est la responsabilité d'un parti, la France Insoumise, que de relayer ces appels à une extension d'un mouvement ?". 

Bompard déplore le comportement du gouvernement qui "refuse d'ouvrir le dialogue" avec les lycéens. "Pourquoi vous étonner que les lycéens se disent « Bah dans ce cas-là, il faut qu'on amplifie la mobilisation pour qu'on soit enfin entendus »." "Sauf que cette mobilisation  s'accompagne d'un certain nombre de VIOLENCES" rebondit Duhamel avant de rappeler ENCORE les chiffres du ministre de l'Intérieur. Puis vient le fameux "Est-ce que vous appelez au calme les lycéens ?". "Il faut que cette mobilisation soit pacifique, assure Bompard, il ne faut pas répondre - y compris aux provocations, parce que parfois, il peut y avoir des provocations et c'est ce que nous avons dit depuis le premier jour". "Quand on tire au mortier, c'est pas exactement des provocations, c'est juste des VIOLENCES", corrige Duhamel. "Et ben oui, malheureusement, ça produit un contexte qui est inflammable" reconnaît le coordinateur de LFI : "Il faut ouvrir le dialogue, il faut écouter et entendre leurs revendications" rabâche encore l'insoumis.

Duhamel enchaîne sur l'appel de Jean-Luc Mélenchon "aux élus, aux militants de la France insoumise " les invitant à "s'interposer partout". "S'interposer entre les policiers et les lycéens ? Ça veut dire empêcher les forces de l'ordre de faire leur travail, de faire respecter l'ordre..." lâche le journaliste sans un mot sur les violences policières qui visent les étudiants. Bompard rappelle quelques évidences semblant échapper à l'équipe d'inter : "Non non monsieur Duhamel, tirer une grenade lacrymogène dans le visage d'un lycéen, c'est pas faire son travail quand on est policier. Et plaquer des lycéens au sol, c'est pas faire son travail quand on est policier".

"Mais quand y a des VIOLENCES de l'autre côté, Manuel Bompard, c'est pas des tirs gratuits de la part des forces de l'ordre…" appuie Duhamel qui semble prendre fait et cause pour ces dernières, sans grande nuance. À propos de ces fameuses VIOLENCES, Bompard les "désapprouve" et les "déplore", "s'il y en a, évidemment", mais dénonce une généralisation de faits marginaux : "on peut pas caricaturer comme ça un mouvement et essayer de le délégitimer alors qu'il porte des motivations qui sont justes". Apparemment si, on peut. 

"Mais quand le gouvernement vous accuse de l'instrumentaliser ce mouvement, vous répondez quoi ?" relance encore Paracuellos en reformulant légèrement une question déjà posée à deux reprises. Duhamel illustre la question par "un exemple précis sur cette accusation" avec Bally Bagayoko : "On a vu hier des images de lui se rendre devant un lycée de sa ville, le lycée Paul Éluard, lycée où par ailleurs des VIOLENCES ont été commises, notamment des tirs de mortier." Bompard s'agace : "Mais dites la vérité, qu'est-ce qu'a dit Bally Bagayoko là-bas ? Il a dit « faites attention, soyez prudents »,  il a éteint un feu."

"Vous avez raison, concède brièvement l'intervieweur, mais on a aussi vu des vidéos de lui étant acclamé par les lycéens qui étaient en train de manifester". "Vous lui reprochez d'être populaire ?" ironise l'insoumis. "Je pose la question de savoir si c'est le rôle d'un édile que de se rendre devant un établissement où, par ailleurs, il y a eu ce type de débordements"  reformule le journaliste avec un synonyme de "violences", obligeant Bompard à faire des tartines d'évidence, déjà formulée à plusieurs reprises depuis le début de l'entretien ("quand il y a des revendications qui sont des revendications politiques, le rôle des représentants, des élus, c'est d'être présent pour justement ouvrir des canaux de discussion, produire un climat qui est un climat de dialogue et de mobilisation pacifique").

"Maintenant, je propose qu'on parle peut-être des revendications et de qu'est-ce qu'on peut faire pour y répondre" lance l'insoumis au bout de sept minutes d'interview, avant de réclamer "zéro coupe dans le budget de l'éducation nationale", ainsi que "les renforts enseignants qui sont nécessaires". Fin des questions sur le sujet. Bilan ? Cinq occurrences du mot "violences", et une de "débordement" sur un total de... neuf questions.

Adultisme et anti-lfisme

Il faut éteindre la télé et basculer sur les réseaux sociaux pour entendre vraiment la parole de ces lycéen·nes mobilisé·es sans que celle-ci soit réduite à quelques secondes et surtout méprisée. Comme ici sur le compte Instagram Media.tess, ou encore chez Booksa P, média spécialisé dans le rap. Les élèves eux-mêmes montent des vidéos taillées pour les réseaux afin de faire entendre leurs voix (61 000 likes pour celle-ci). La presse écrite et les médias indépendants, Bondy Blog en tête, font ce travail d'information. Sur France culture, la productrice Louise Tourret donne la parole en plateau, à deux lycéen·nes du lycée Le Corbusier d'Aubervilliers (et ouvre d'ailleurs son émission sur leurs revendications).

Mais sur les chaînes d'info et dans les interviews de politiques, le sujet n'est cadré quasiment que sur LES VIOLENCES. Les images qui tournent en boucle à l'arrière-plan des plateaux sont celles de feux de poubelles, devant les lycées. 

Un cadrage dicté également par un mépris flagrant pour la jeunesse via la question d'une "instrumentalisation" des jeunes notamment, mais aussi par leur quasi-invisibilisation, ainsi que la décrédibilisation et dépolitisation de leurs discours. Mais rassurons-nous ! : rien de nouveau ici, puisque les lycéen·es n'ont "jamais cessé de faire l'objet de tentatives de décrédibilisation" et ont toujours été accusés d'être manipulés, nous explique le politologue Robi Morder, dans Télérama. "Trop jeunes pour être entendu·es, assez grand·es pour être réprimé·es" scandent en coeur le collectif enfantiste et l'association féministe Nous Toutes dans un communiqué commun qui estime que "quand l'âge devient une raison de minorer la parole des jeunes, de contester leur capacité à agir et de réprimer leur mobilisation, c'est de l'adultisme." 

Le responsable de cette prétendue instrumentalisation ? LFI, bien sûr ! Dont on pointe à la fois la responsabilité et "l'irresponsabilité", à l'instar des interviews de matinales comme des éditos. Tel que celui de Christophe Barbier sur LCI, toujours ce mardi matin. Un billet bourré d'approximations et de commentaires dénués de sens, comme lorsqu'il pointe le fait que "la France insoumise fait tout pour donner une dimension politique à ce mouvement". 

Bref, c'est encore la faute à LFI, comme l'illustrent les titrailles du jour : "Mélenchon : un pompier pyromane ?" (LCI) ; "À qui profitent les blocages" (franceinfo) ; "LFI accusé de souffler sur les braises" (franceinfo) ; "LFI à la manoeuvre ?" (RMC). 

Le même jour, on apprenait dans la presse que dans un collège de Bagnolet (Seine-Saint-Denis), "élèves et personnels ont bu de l'eau contaminée pendant des mois". Elle contenait notamment des traces de matières fécales. 

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