Vincent Lambert, une arme de persuasion massive
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chronique

Vincent Lambert, une arme de persuasion massive

Ces yeux qui clignent. Ce visage si proche. Ces déglutitions. Jusqu'au rictus lui-même.

Vincent Lambert est vivant. L'image le dit, le crie, le prouve. Il ouvre les yeux ? C'est pour établir le contact avec son frère, penché sur lui. Il les ferme ? C'est pour rentrer en lui-même, se concentrer. Ses yeux, sa bouche, sont vivants : comment ne le serait-il pas lui-même ? Comment contesterait-on l'évidence de l'image ?

Cette séquence video, tournée par cette partie de l'entourage de Vincent Lambert qui veut le maintenir en vie, et postée sur YouTube, n'est pas seulement une image. C'est une arme de persuasion massive. C'est une banderole. C'est une ligne de démarcation. Que vont faire les télés ? La diffuser, c'est choisir un camp, celui du maintien en vie. Refuser de la diffuser c'est choisir le camp ennemi, de ceux qui veulent le débrancher. Pas d'entre deux. Choisis ton camp ! somme l'image.

Si toutes les chaînes choisissent d'abord de la diffuser, ce n'est sans doute pourtant pas par choix mûrement réfléchi, c'est par un réflexe quasi-génétique. Toute image intéressante, aux yeux d'un journaliste de télé, a naturellement vocation à être diffusée. Au besoin, on va la "contextualiser", avec des commentaires de médecins, expliquant que l'image ne montre absolument pas ce qu'elle prétend montrer : non, s'époumonent les médecins, ramant à contre-image, Vincent Lambert n'est pas "vivant", au sens où il ne perçoit pas, ne ressent pas, n'interagit pas. Qu'il cligne des yeux en écoutant la voix de sa mère ne signifie rien. Ce n'est rien d'autre qu'un geste mécanique. Cette image n'est rien d'autre qu'une addition de signes.

Invité sur un plateau, un proche "pro-débranchement" raconte une visite de la mère (anti-débranchement) à laquelle il a assisté. "Elle est entrée, elle lui a dit, Vincent, si tu vas bien, cligne des yeux. Il n'a rien fait. Elle a répété : cligne des yeux. Il n'a toujours rien fait. Elle a encore répété, cligne des yeux. Cette fois il a cligné des yeux. Alors elle a dit, Je suis contente que tu ailles bien".

Mais que peuvent les sachants, avec leurs pauvres mots, contre cette image des signes de la vie ? Jamais peut-être on n'a touché de plus près la puissance ensorcelante de l'image. Jamais on n'a approché de si près notre impuissance face à son potentiel de manipulation.

Et puis, en une demi-journée, le vent tourne. Pour adresser, lui aussi, une preuve de vie, le CSA soulève sa lourde paupière. Gare, les télés : il va se pencher sur l'affaire, délivrer un avis autorisé, voire quelques mises en demeure. Panique à bord. Et certaines chaines, comme TF1, ont alors cette idée géniale de rediffuser l'image au journal du soir, mais en floutant les yeux de Vincent Lambert. Autrement dit, en l'expurgeant du seul élément polémique, matière à débat. Démonstration est faite, par l'absurde, qu'il n'y a pas d'entre-deux.

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