Un instant de trêve
Le matinaute
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chronique

Un instant de trêve

Trop belle pour être vraie. D'abord on n'y croit pas, à cette photo.

A l'aéroport de Saint Martin, un militaire blanc, souriant aux anges, porte dans ses bras une fillette noire. Angélique apparition, qui surgit soudain, comme nimbée de grâce, du tumulte des images de malheur, des cris de révolte, des sommations, des interpellations, des accusations. Trop belle pour être vraie. La radicalité de ce sourire porte un démenti presque trop tranchant, trop catégorique, à l'impuissance des autorités, aux rumeurs d'évacuation prioritaire des touristes blancs au détriment des Noirs. Postée par le journaliste de France Info Matthieu Mondoloni, sous la légende "au bien nommé aéroport de l'espérance à Grand-Case, les évacuations se poursuivent", la photo de gauche de ce tweet ressemble à une image de propagande pour l'armée française, engagez-vous rengagez-vous.

Et pourtant, on sait d'emblée qu'il ne s'agit pas de ça.

Trop belle pour être vraie, trop belle pour être fausse. A l'aéroport de Saint Martin, pris d'assaut par les sinistrés, personne n'aurait le temps de poser pour des photos de propagande. Ce ne serait pas seulement cynique, c'est matériellement inimaginable. Et tout reporter de terrain le sait bien, qu'au coeur de l'enfer, oui, on est parfois happé par un moment de grâce, une oasis de répit, un bonheur minuscule volé aux tragédies majuscules, une improbable trêve.

Si presque tous les commentaires insérés sous ce premier tweet de Mondoloni sont positifs, la photo, c'était inévitable, est rapidement critiquée, notamment par le compte Twitter émeutes amères (1000 abonnés), dont l'auteure se présente ainsi : "Caribéenne & banlieusarde donc décoloniale. D'ascendance esclave et coolie, mes impôts continuent d'engraisser racisme structurel et blantriarcat".

Si je ne suis capable d'en restituer que la présentation, c'est parce que ce compte est bloqué. Seuls les abonnés peuvent lire ses tweets. Mais le tweet bloqué est lui-même repris (c'était inévitable, bis) par le compte phare de la fachosphère, F desouche. "Le gentil militaire Blanc venu sauver un bébé noir. Colon un jour, mentalité de colon toujours" dit la Caribéenne. "Quoiqu'il fasse, l'homme blanc est coupable" répond Sautarel. Arguments projectiles. Guerre de tranchées.

En dépit des difficultés de connexion à Saint Martin, la polémique arrive aux oreilles de l'auteur de la photo, Matthieu Mondoloni. Lequel, dans une série de tweets, se justifie. Non, le militaire n'a pas posé. Non, lui, Mondoloni, ne fait la com' de personne, et surtout pas de l'armée, juste son "taf de journaliste". Dont acte.

Il n'en reste pas moins que cette photo est, objectivement, une photo de propagande. Non pas dans ses intentions, professionnelles et irréprochables, mais dans le message qu'elle porte, dans ses récupérations possibles par l'institution militaire. Mais le journaliste n'est pas comptable des récupérations ultérieures des informations qu'il délivre. A la place de Mondoloni, si j'avais réussi à capter cet instant-là, oui, je l'aurais posté aussi (peut-être avec une autre légende, peut-être en contraste avec une autre, je ne sais pas). Je l'aurais posté, dans un geste fou, comme on jaillit, mû par une force supérieure, de l'étouffement de la tranchée, connaissant d'avance les conséquences et les représailles.

Mise à jour, 15 heures 30. On me fait remarquer, notamment ici, que la propagande est indétachable de l'intention. Autrement dit, pas de propagande sans intention propagandiste. Remarque parfaitement fondée. Plutôt que "objectivement, photo de propagande", j'aurais dû parler de "photo facilement récupérable par la propagande". Merci aux lecteurs attentifs.

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