Saporta chez Fayard, une série française
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Saporta chez Fayard, une série française

Assurément, il y aurait matière à un livre. Assurément, il ne paraîtra pas chez Fayard. Depuis trois mois, la maison d'édition du groupe Lagardère est au centre d'un feuilleton médiatique regorgeant de rumeurs, de complots, d'intox réciproques. C'est principalement le Monde qui entretient le feuilleton. Le journal a d'abord rapporté comment Nicolas Sarkozy, membre du conseil d'administration de Lagardère, avait poussé au départ l'ex-PDG de Fayard, Sophie de Closets, lui reprochant notamment d'avoir rémunéré comme informateur Jérôme Lavrilleux, ex-directeur de cabinet de Jean-François Copé et témoin anti-Sarko dans l'affaire Bygmalion, en marge de la publication d'enquêtes anti-Sarko des deux investigateurs… du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme (La Haine. Les années Sarko en 2019, et Apocalypse. Les années Fillon, en 2020).

Le Monde a ensuite tenu le feuilleton minutieux de l'arrivée à la tête de Fayard de la successeure de Sophie de Closets, la journaliste (et compagne de l'ex-candidat EELV Yannick Jadot) Isabelle Saporta. Cette arrivée s'est traduite par le départ de Fayard de nombreux auteurs à succès (dont Davet et Lhomme), désireux de suivre la PDG débarquée de Closets dans ses futures fonctions (de PDG de la maison Flammarion, filiale de Gallimard, selon des sources concordantes). Il faut dire que le Monde a révélé que Saporta, alors simple éditrice chez Fayard lors de l'éviction de Closets, s'était placée dans les bonnes grâces de Sarkozy en condamnant la rémunération de Lavrilleux, et en sollicitant par texto un entretien avec Sarkozy (condamné en première instance à un an d'emprisonnement avec sursis dans cette affaire Bygmalion). "Dans cette affaire, c'était lui la victime, avait assuré Saporta au Monde. Ce n'est pas parce qu'il s'agit de Nicolas Sarkozy qu'on peut l'enregistrer à son insu, ni rémunérer une source pour faire une enquête à charge contre lui..  La cause était donc entendue : la nomination de Saporta serait donc davantage due à la reconnaissance de l'ex-président qu'à ses talents propres.

Péripéties obscures émaillées de prises de position, dans la presse et sur les réseaux sociaux, des partisans et des adversaires de Saporta, mais enjeu clair, désespérément clair : dans cette lecture, la nomination de Saporta chez Fayard est une manifestation de la mainmise de Bolloré sur le monde de l'édition. Pourquoi Bolloré ? Parce que Vivendi a déposé en février 2022 une offre publique d'achat sur Lagardère, maison-mère de Fayard.

On en était là, dans une instruction essentiellement à charge menée par le Monde, quand Libération a semblé se placer en défense de Saporta en révélant le 25 juin les détails du fameux contrat Lavrilleux. On apprenait donc que l'homme, ex-dirigeant UMP et témoin anti-Sarko, a été rémunéré 25 000 euros en dédommagement d'un projet de livre antérieur, finalement non abouti. Une clause de son contrat (censé rester confidentiel pendant dix ans) prévoyait aussi qu'il assure la promotion de La Haine avec une "neutralité bienveillante", clause que Jérôme Lefilliâtre, investigateur de Libé, qualifie pudiquement de "curieuse". Interrogés par Libé, Lhomme et Davet ont estimé "délirant de payer un témoin", assurant pour leur part avoir tout ignoré des détails du contrat Lavrilleux, ce qui témoigne, chez ces enquêteurs chevronnés, d'une incuriosité que je qualifierais moi aussi de "curieuse" (restons dans l'adjectif pudique). 

Ces révélations d'arrière-cuisine justifient-elles le fatidique texto de soutien de Saporta à Sarkozy ? Faut-il retenir ces détails (je me suis ici limité aux principaux), ou bien leur résultante dans le Système : un ex-président et repris de justice, homme-lige des oligarques Lagardère et Bolloré, a placé à la tête d'un éditeur de premier plan un élément sûr, qui lui a fait allégeance ? Chacun jugera. Deux choses sont certaines : il y aura un jour un livre (qui donnera peut-être matière à une série Netflix), et il ne sera pas publié chez Fayard.

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