Le sage, le doigt, la lune, et la confiture
Le matinaute
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chronique

Le sage, le doigt, la lune, et la confiture

C'est un symptôme étrange. J'ose à peine vous en parler.
C'était hier soir, au Grand Journal. On rejouait un grand classique des avant-soirées : Aphatie contre Mediapart. Dans le rôle de Mediapart, ce soir-là, Fabrice Arfi. Aphatie-les-preuves contre Mediapart, on connait le numéro par coeur, on sait où sont le gentil et le méchant, le justicier et le roquet, la cause est entendue. Et Aphatie, donc, se lance, sur le thème : au téléphone, tout de même, on a le droit de parler comme on veut. Nos conversations téléphoniques sont privées. Si l'on a envie de dire "bâtard de juge", on a le droit de dire "bâtard de juge". Revenons aux fondamentaux, aux choses qui sont ce qu'elles sont. Du Aphatie tout craché. Et voilà le symptôme étrange : je me dis, "il a raison". Tel quel. Attention, il n'a pas raison sur toute la ligne. Il a raison de pointer l'imbécillité suiviste, avec laquelle la meute s'est jetée sur ce mot "bâtards" (quelques minutes plus tard, Barthès en fera le thème quasi-unique de son Petit journal). Bien sûr, ces conversations de Sarkozy nous apprennent bien des choses, sont terribles, accablantes. Bien sûr. Mais jusqu'à plus ample informé, tout le monde a le droit de dire "bâtard" au téléphone. Même Thierry Herzog, avec un masque de Paul Bismuth.

Et Arfi ? Pendant toute la tirade d'Aphatie, il écoute en souriant. Et puis il répond ceci : "quand le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt". C'est, parait-il, un proverbe chinois. Traduction française : "on vous dévoile un trafic d'influence à la cour de cassation, par un ancien président de la République, et vous nous embêtez sur des peccadilles". Ils l'aiment bien, à Mediapart, en ce moment, ce proverbe chinois. L'avant-veille, Plenel l'avait dégainé à Calvi, qui le titillait sur le mensonge de Taubira. Ou sur le rendez-vous des journalistes du Monde avec Hollande. Bref, sur d'autres peccadilles. C'est une manière de dire : ne nous embêtez pas avec des titres légèrement survendeurs, des petites affaires dans l'affaire, des micro-bavures. Nous, on bosse. On montre la lune.

Sollicitant à l'avance l'indulgence du jury, je fais donc mon coming out : quand j'entends ce proverbe chinois, c'est plus fort que moi, je m'identifie à l'imbécile qui regarde le doigt. Quoi ? Tu es d'accord avec Calvi ? D'accord avec Aphatie-les-preuves ? Quand je vous disais que c'était inavouable. Mais c'est plus fort que moi, docteur. Quand le sage montre la lune, je ne peux pas m'empêcher de regarder le doigt. Depuis tout petit, j'ai toujours regardé le doigt. C'est terrible, cette pulsion de regarder le doigt. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que tout le monde regarde la lune. Non pas que je méprise la lune. La lune n'a pas d'adorateur plus fervent que moi. Elle est si éclatante, la lune, si magnétique. Mais bon, elle sera toujours là dans un quart d'heure. On a toute la vie pour la regarder. Tandis que le doigt. Ah, le doigt ! Est-il fermement pointé vers la lune ? Hésite-t-il ? Tremble-t-il ? A quoi ressemble-t-il, le doigt du sage ? Est-ce un délicat doigt de fée, un doigt râblé de paysan ou de travailleur ? Et tiens, par hasard (mauvaise pensée entre toutes ! Promis, je sors après) y resterait-il quelques traces de confiture ?

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