La guerre, au jour d'après
Le matinaute
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chronique

La guerre, au jour d'après

Ceux qui ont l'expérience de la guerre racontent comment, du jour au lendemain, plongé dans un univers inédit, s'effacent les souvenirs, les réflexes, les gestes mécaniques du temps de paix. Me voici donc, dans ma guerre virtuelle d'insomniaque, à cloper avec les reporters égarés et les combattants, à suivre les progressions des offensives russes le long du Dniepr, la prise et reprise de l'aéroport Antonov d'Hostomel, à évaluer les chances du choc de démoralisation de l'armée ukrainienne que tente l'armée de Poutine. Odessa sera-t-elle prise, après Kherson et Mykolaïv ? L'attaque en pince par Kharkov va-t-elle réussir ? Prononcer ces noms, incorporer ces cartes, est-ce une manière d'exorciser la sourde angoisse ?

 Souvenirs de nos grand-parents, et de leurs épingles plantées sur les grandes cartes du front de l'Est. Me voici, vibrant à la pathétique adresse en russe de Zelenski aux populations russes, à l'endurance de mes frères et sœurs de Kiev serrés dans le métro avec les enfants et le chat, et au courage inouï des maigres foules de Saint-Pétersbourg, dressées dans la nuit, sans peur des chiens ni des loups.

Adieu passé paisible. Adieu routines insouciantes des masques, des taux d'incidence, et des passes vaccinaux. Pour combien de temps encore nous sera laissé ce luxe de regarder la guerre à distance, comme à la jumelle ? Puisqu'un répit nous est néanmoins encore octroyé, profitons-en pour faire marcher les neurones disponibles, tentons l'expérience de nous projeter à moyen et long terme. Déjà, les congressmen de Washington imaginent des scénarios d'extension à l'OTAN par cyberguerre interposée. Une cyber-bavure a si vite fait de déboucher sur un article 5 ! La cuisante expérience récente me pousse à y accorder attention. Et même si le pire n'est pas certain, pas davantage aujourd'hui qu'hier, puisque nous sommes entrés dans l'impensable, pénétrons-nous de l'idée que "le monde a changé", et que seuls "les jours qui viennent nous diront comment", reconnaît humblement Mediapart. Un nouveau monde s'ouvre, où les rapports de force éternels ne se badigeonneront même plus d'un vernis de légitimité. Est-ce une guerre sans lois de la guerre, qui nous guette donc ?

Je vous parle d'un temps révolu, le temps du pensable, du fini, des cadres légaux et diplomatiques respectés (formellement au moins) par le concert des nations. Je vous parle du temps des formats Normandie, des brillantes polémiques de plateau, des diplomates et des sommets. Je vous parle de cérémoniaux illusoires, mais qui nous tenaient à peu près debout. Je vous parle d'une période en sépia, où on tentait au moins de sauver les apparences. Je vous parle d'une page déjà tournée, d'un livre refermé d'une main moribonde.



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