Dimanche soir, un électeur (imaginaire)
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Dimanche soir, un électeur (imaginaire)

C'est la question des jours qui viennent, dans le petit monde de l'info en ligne.

Sachant que les résultats partiels, les sondages sortie des urnes, et toutes sortes de fourchettes plus aiguisées les unes que les autres, seront accessibles sur les sites belges et suisses, et partant sur Twitter, dimanche, vers 18 heures, que vont faire les médias français en ligne ? Diffuser eux-mêmes lesdites estimations, au risque de se voir infliger une amende de 75 000 euros ? Ou provoquer un cyber-exil à grande échelle, en laissant filer vers la Belgique et la Suisse la belle et bonne audience ?

De notre enquête express d'hier, il ressort que les media français en ligne n'enfreindront pas la loi...sauf si le voisin donne l'exemple. Courageux, mais pas téméraires. Ce qui ne les empêche pas de revendiquer hautement un changement de ladite loi, pour l'adapter à la nouvelle donne technologique. Avec cet argument massue, développé dans Libé d'aujourd'hui: de toutes manières, autoriser la diffusion de résultats partiels ou de sondages sortie des urnes le dimanche après-midi ne modifiera nullement le scrutin. En effet, chacun le sait, les sondages n'influencent pas les électeurs. L'électeur est un être doté, chacun s'en rend compte, de fermes et fortes convictions, forgées longtemps à l'avance dans la réflexion solitaire. Il est insensible aux perturbations extérieures. Enfin, OK, disons peut-être à la marge. De manière totalement né-gli-geable.

Bien. Je ne vais évidemment pas, bande de voyeurs, vous dévoiler à l'avance le secret de mon vote. La transparence a des limites. Mais enfin, imaginons un électeur. Pris au hasard. Imaginons qu'il ait la chance d'habiter une grande ville, où les bureaux de vote ferment à 20 heures. Cet électeur est très désireux, par-dessus tout, de sortir le sortant. Mais le candidat le plus susceptible, selon les sondages, de sortir le sortant au second tour, ne l'enthousiasme guère. Dans le secret de son coeur, au premier tour, notre électeur (pris au hasard) en préférerait un autre, nettement plus, enfin moins, bref, vous voyez. Tout en refusant de prendre le moindre risque, rapport à la sortie du sortant, parce que cet électeur, doté d'une mémoire à peu près en état de marche, se souvient d'un certain 21 avril, dix ans plus tôt. Bien embêté, notre électeur. Alors que fait-il ? Eh bien, puisqu'il a la chance d'habiter une grande ville où les bureaux de vote ferment à 20 heures, il se comporte de manière totalement a-civique, irresponsable et statistiquement négligeable selon les politologues. Il attend 18 heures, pour consulter les fourchettes en croquant cyniquement des chocolats, et voir si les conditions de sortie du sortant lui semblent statistiquement réunies. Et il lui reste ensuite deux longues et scandaleuses heures pour se rendre tranquillement au bureau de vote et, froidement, sans scrupule, pleinement conscient de son honteux privilège, adapter son comportement électoral (né-gli-geable) aux possibilités que lui offre la technologie. C'était évidemment un cas de figure, tellement imaginaire que j'ai presque honte de l'avoir exposé. Toute ressemblance...

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