Cash : et la parole changea de camp
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Cash : et la parole changea de camp

Pour une fois, les enfants ont eu l'autorisation de se coucher plus tard.Pour une fois, la fille ado en crise a débarrassé la table du dîner, sans qu'on lui demande. Quant au père, Philippe R., il n'a pas réussi à s'endormir. "Voir ça à la télé, ça m’a sauté à la gueule que c’était pas normal de crever au boulot", explique-t-il. Toute la famille avait regardé l'émission de Cash Investigation, sur les conditions de travail chez Lidl et Free. C'est Le Monde, qui a eu la bonne idée d'aller demander à des familles de salariés de la grande distribution comment ils avaient "reçu" cette émission. L'article est titré : "Dans la grande distribution, Cash investigation a fait l'effet d'une bombe".

J'ai lu cet article hier, en sortant du plateau où nous venions d'enregistrer notre émission de la semaine sur les atteintes sexuelles, et sur les vertus de la parole. J'y ai entendu une sorte de résonance. Sur le plateau, Clémentine Autain venait de décrire comment les mouvements féministes, dans les années 70, sont nés de la soudaine rencontre de plusieurs témoignages, de plusieurs solitudes, étonnés, stupéfaits, de se découvrir semblables, convergents. Ah, toi aussi ? Ah, chez vous aussi ? Ah, je n'étais donc pas seule ! Comment soudain, l’individuel produisant du collectif, fait voler en éclats cette vague honte, que l'on ne savait même pas être de la honte.

Dans un système verrouillé par la commande vocale, soudain la parole se décloisonne. Soudain, allez savoir pourquoi, tout se débloque. Et la parole change de camp.

Je ne sais pas si l'émission a fait l'effet "d'une bombe", ni jusqu'où se prolongera l'effet de souffle. Mais c'est plausible. Ce ne sont pas seulement les images de la souffrance des employés, qui étaient ravageuses. C'est aussi l'embarras patronal, quand soudain les mots se dérobent sous ses pas. Ah ces bafouillements des manitous de Lidl et Free ! Ah ce mépris soudain mis à nu, ce mépris si familier, que l'on connait si bien dans les open spaces et les entrepôts, mais qui parvenait toujours à s'envelopper de miel dans la sphère publique (sauf quand traîne malencontreusement un micro devant les puissants du monde).

Et tout ça à la télé, à la vieille télé, à la télé familiale, fédératrice, comme on dit. Pensez donc, France 2, cette chaîne ancestrale ! Presque la plus ancienne de toutes les chaînes. Si même la télé d'en haut, où les ministres et tous les autres bavards trouvent toujours les mots, si elle reconnait notre souffrance au travail, si elle nomme mépris le mépris, si elle y consacre une soirée entière, si les patrons tout-puissants y perdent la parole, c'est que cette souffrance était bien une souffrance réelle. "C'est vraiment ça, ton travail, papa ?" a demandé à son père l'ado en crise de la famille R. Il ne lui avait jamais dit. La télé l'a dit pour lui.

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