AOC, et l'horreur qui vient à petits pas
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AOC, et l'horreur qui vient à petits pas

Ils sont cent quarante. Cent quarante universitaires américains, qui viennent d'adresser une lettre ouverte au Mémorial de l'holocauste de Washington. Plusieurs d'entre eux (pas tous) sont des spécialistes de l'extermination des Juifs par les nazis, ou d'autres génocides. Et ils viennent, très respectueusement, dire à la respectable institution qu'elle a eu tort. Tort de publier un court communiqué, dans lequel le Mémorial rejette sèchement toute tentative de créer des analogies "entre l'Holocauste et d'autres événements, qu'ils soient historiques ou contemporains".

Ce court communiqué est -sans le dire- un désaveu de la jeune députée démocrate Alexandria Ocasio Cortez (AOC), laquelle (d'abord dans un tweet, puis dans une vidéo Instagram) a qualifié de "camps de concentration" les camps dans lesquels sont détenus les migrants à la frontière Sud des Etas-Unis. AOC a ainsi déclenché une de ces querelles sémantico-mémorielles familières aux Etats-Unis comme en Europe, dès lors qu'est évoqué le génocide des Juifs, en relation avec un événement contemporain, quel qu'il soit.

Le communiqué du Mémorial de l'Holocauste est doublement mal venu. D'abord, parce qu'AOC a parlé de "camps de concentration", et non bien entendu de camps d'extermination. Innovation de la fin du XIXe siècle, notamment expérimentés en Afrique par les Britanniques, les camps de concentration ne sont pas une invention nazie. Avant la Seconde guerre mondiale, ai-je découvert en étudiant le sujet, ils étaient couramment évoqués, dans la presse ou les débats politiques, comme une modalité de détention certes dure, mais ne faisant pas l'objet d'une condamnation morale unanime.

Ensuite, même si AOC, emportée par le feu de la polémique, avait évoqué Auschwitz à propos des migrants sud-américains, je considérerais encore le communiqué du Mémorial de l'Holocauste comme inopportun. Auschwitz n'est pas une monstruosité tombée sur l'Europe comme une météorite. Auschwitz est née de la "Shoah par balles" en Ukraine. Auschwitz est née de la routine concentrationnaire des cinq décennies précédentes. De la routine de la déshumanisation des races inférieures. Auschwitz est arrivée à petits pas. L'horreur arrive toujours à petits pas. Etudier chacun de ces petits pas, en être préoccupé, obsédé, est tout sauf illégitime. Ce devrait même être une des missions essentielles du Mémorial de l'Holocauste.

Une délégation gouvernementale américaine, ainsi qu'une délégation de parlementaires démocrates, viennent de visiter plusieurs de ces "centres de rétention". En mai, 144 000 personnes ont été arrêtées, et internées par la police des frontières. Si je vous parle de "cellules bondées", ou de "bombes à retardement" (ce sont les mots de la délégation gouvernementale) cela ne vous émouvra sans doute pas. Et si je vous parle de cellules pour femmes sans eau courante, où les détenues doivent boire l'eau des toilettes ? Et si je vous dis que l'on vient de découvrir un groupe Facebook, dans lequel des agents de la police des frontières échangent moqueries et insultes sur les migrants, et les parlementaires opposés à Trump ? Au-delà de toute controverse sémantique, si l'épisode a eu pour effet (comme cette terrible photo dont nous vous parlions ici) d'attirer quelques minutes sur ces cages et ces cellules les projecteurs versatiles de l'actualité, ce ne sera pas de l'énergie tout à fait perdue.

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