Alien au premier tour
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chronique

Alien au premier tour

Mais que veulent-ils ? Qui sont-ils ?

Leur vote, pardon, leur message, leur cri de colère, de rage, de désespoir, que veut-il exprimer exactement ? Nos reporters sont partis en immersion dans ce village, où leur mouvement est arrivé en tête au premier tour, pulvérisant son score, à la surprise générale. Antoine Dugland, vous êtes expert en sciences politiques, peut-on esquisser la sociologie de leur vote ? Des chiffres ! Des cartes ! Grandes villes, petites villes ? Des très jeunes dépolitisés ? Des vieux atteints d'Alzheimer ? Des agriculteurs ? Des déclassés ? Des retraités désespérés? Mais enfin, dites-nous, on n'en peut plus, on brûle de savoir, quelle est exactement la sociologie du vote socialiste, arrivé en tête au premier tour de la présidentielle !

Je plaisante, bien sûr. Ce que vous venez de lire, vous ne l'entendrez jamais dans vos radiotélés préférées. L'enquête effarée, le "mais enfin qui sont-ils ?" aux yeux écarquillés d'angoisse, la découverte épouvantée de l'alien qui est parmi nous, sont réservés aux questions sur les électeurs du Front National. Depuis près de trente ans, à chaque lendemain de premier tour de scrutin, en général aux alentours du mardi, les appareils médiatiques redécouvrent ce monstre mystérieux et inquiétant, la France des invisibles. Et de se précipiter, comme Libé de ce matin, (excellente enquête au demeurant), dans une copropriété géante et sinistrée de la banlieue parisienne, dont les copropriétaires ne peuvent plus payer les charges; et de fondre, comme France Inter, dans le village sarthois sans délinquance ni immigrés, où Le Pen est néanmoins arrivée en tête au premier tour. Pas de panique, l'excursion dure en général quarante-huit heures, tout au plus, après quoi on revient aux choses sérieuses: mais qui Hollande va-t-il bien nommer à Matignon ?

Qui sont-ils ? Sont-ils mûs par la colère, ou par le fantasme ? Car l'électeur FN, c'est évident, ne saurait être mû que par l'une ou par l'autre, la réflexion pure, à l'aide d'un cerveau, étant ontologiquement réservée à tous les autres électeurs. Judith avouait hier ici, avec franchise, qu'elle ne connait pas, dans la vraie vie, un seul électeur du Front National. Franchise pour franchise, c'est aussi mon cas. Et c'est aussi, j'imagine, je suppute, le cas de l'immense majorité des reporters-sondeurs-éditocrates qui poussent en choeur le grand cri du "qui sont-ils ?" Et si la sincérité déchirée de cette curiosité cyclique était, en elle-même, une réponse à la question qu'elle pose ?

(Le matinaute revient le jeudi 26 avril)

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