La mouette, le goéland, et le pape du bout du monde
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La mouette, le goéland, et le pape du bout du monde

Une chose est sûre, c'est que la biographie du "pape du bout du monde" n'était pas prête.

Déroute des "vaticanistes" patentés, instants de flottement quand fut annoncé le nom de Bergoglio, l'archevèque de Buenos Aires. On avait été mieux informés sur les aventures de la mouette qui, avant la fumée blanche, s'était posée sous les yeux du monde sur la cheminée de la Sixtine et qui, rectifions-le pour nos télespectateurs, Paul-Antoine, car il faut être précis, était en fait un goéland. Les mystères de l'Eglise, ajoutés à ceux de l'Amérique du Sud, c'est trop pour les médias généralistes français: seuls furent livrés, dans les premières secondes, des éléments anecdotiques sur la vie du nouveau François Ier (il est très proche des pauvres, et il lui arrive, savez-vous, de prendre le bus), au détriment d'autres éléments plus substantiels, que Twitter ne tarda guère, pourtant, à dénicher. Plus substantiels, et plus sérieux ? Il aurait déjà récolté quelque quarante voix au concile de 2005, contre Ratzinger. Et surtout, surtout, cette maudite affaire de complicité avec la dictature argentine.

Que s'est-il passé ? Deux versions s'opposent. Selon un certain nombre d'accusateurs de Bergoglio, il aurait dénoncé deux prêtres progressistes à la dictature argentine, lesquels prêtres auraient ensuite été torturés. C'est le sens d'un court article, assez confus, du site "catho de gauche" Golias, mis en ligne en 2010, retiré par l'association dans les minutes ayant suivi l'élection du pape (mais toujours visible en cache). Selon The Guardian, il a refusé à deux reprises de témoigner devant la Justice, sur le rôle de l'Eglise sous la dictature. Bergoglio assure au contraire avoir protégé ces prêtres. La controverse a même trouvé écho dans un petit portrait publié par La Croix. Sur son blog, le spécialiste de l'Amérique latine au Monde, Paulo A. Paranagua, assure, impavide, que Bergoglio "n'a pas été personnellement mis en cause dans les crimes commis par les militaires argentins", tandis que l'AFP évacue pudiquement la question: "Pendant la dictature militaire en Argentine (1976-1983), Jorge Bergoglio se bat pour conserver l’unité d’un mouvement jésuite taraudé par la théologie de la libération, avec un mot d’ordre: maintenir la non-politisation de la Compagnie de Jésus."

La dimension biographique, certes, ne résume pas à elle seule l'événement de l'élection d'un pape latino. Elle ne dispense pas d'une étude fine de l'Eglise sud-américaine hier et aujourd'hui, de son poids dans le catholicisme mondial, et autres sujets de fond. Mais comme toujours, le "sujet qui fâche", et la manière dont il est traité ou occulté, est le meilleur indicateur de la santé journalistique, seul aspect, comme chacun sait, qui nous intéresse ici. Du reste, les enquêtes sérieuses seront faites plus tard. Elles comporteront sûrement toutes les nuances indispensables, comme elles furent faites sur l'engagement de Josef Ratzinger dans les jeunesses hitleriennes (à 14 ans, et contre son gré, et pour obtenir une réduction de ses frais de scolarité). Sur les papes du bout du monde, il ne faut pas trop demander à l'info en temps réel, déjà très performante pour distinguer les mouettes des goélands.

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