L'influenceuse et ses vautours
Clic gauche
Clic gauche
chronique

L'influenceuse et ses vautours

Offert par le vote des abonné.e.s
Aux États-Unis, la mort non élucidée d'une apprentie influenceuse et voyageuse a généré un tsunami d'activité numérique. Et souligne les pires aspects de la culture des réseaux sociaux, entre narcissisme et amoralité.

Gabby Petito avait un rêve. Comme une part non négligeable des jeunes de son âge (22 ans) et de sa classe sociale (new-yorkaise, classe moyenne), elle voulait devenir influenceuse numérique. À plein temps. De celles dont le compte Instagram pastel offre une mosaïque ininterrompue de paradis tropicaux, de petits-déjeuners somptueux et fruités et de fresques murales aux couleurs acidulées. De celles qui vivent détachées des lieux et des époques, dans une uchronie publicitaire où le vécu ne s'envisage qu'au prisme du montré. 

La jeune étasunienne s'était lancée dans un premier grand projet de vlogging : traverser les États-Unis d'est en ouest en trois mois – la matrice de tous les road trips – dans un Ford Transit aménagé pour deux, en compagnie de son fiancé de 23 ans, Brian Laundrie. Et le faire savoir. Sur Insta, évidemment, auprès de son petit millier d'abonnés, et sur une chaîne YouTube créée pour l'occasion célébrant sa #vanlife – un récit archétypal des réseaux sociaux, présenté comme une ode anti-consommation post-hippie, mais abondamment sponsorisé.

Le départ a lieu à Blue Point, petite ville balnéaire proche de Long Island, le 2 juillet dernier. Les semaines suivantes, son compte Instagram se remplit d'instantanés de parcs nationaux du Grand Ouest – Utah, Colorado, Wyoming –, les kilomètres défilent, les posts et les stories aussi. Le 12 août, à Moab (Utah), le couple est stoppé par un policier sur le bord de la route : Petito est en pleurs, des témoins ont assisté à des violences. L'agent de police leur conseille de dormir séparément, et les laisse repartir. Tout est capté par la caméra réglementaire qu'il porte sur le torse. Le voyage se poursuit. 

Le 30 août, les parents de Petito reçoivent un texto du téléphone de leur fille : "Pas de réseau à Yosemite", soit le parc national californien. Le 1er septembre, Brian Laundrie rentre chez ses parents en Floride, seul, avec le van du couple, bien plus tôt que prévu (le voyage devait terminer pour Halloween). La semaine suivante, il part camper avec ses parents dans la région, en prétendant que sa fiancée est restée en Californie. Le 11 septembre, les parents de Petito déclarent leur fille disparue. Le 14, Laundrie part de chez ses parents avec un sac à dos. Il est déclaré disparu trois jours plus tard. Le 19 septembre, le corps sans vie de sa fiancée est retrouvé dans un parc national du Wyoming. Le 24 septembre, la cause de la mort est établie par le FBI : meurtre. Brian Laundrie est toujours en fuite, soupçonné de féminicide et considéré comme "personne d'intérêt" – un terme sans définition légale, euphémisme de "suspect", utilisé de nos jours par la police américaine essentiellement pour des raisons médiatiques.

Gabby Petito se démultiplie dans l'arborescence infinie des plateformes. Le frémissement devient murmure, le murmure brouhaha, le brouhaha déferlante… laquelle atteint les rivages de la presse. Les tabloïds lâchent les chiens. 

Un fait divers, en somme. C'était sans compter sur les convulsions du web social. De TikTok à Instagram, des comptes influents partagent son histoire ; leurs communautés respectives, captivées, en parlent à leurs communautés, et ainsi de suite. Gabby Petito se démultiplie dans l'arborescence infinie des plateformes. Le frémissement devient murmure, le murmure brouhaha, le brouhaha déferlante… laquelle atteint les rivages de la presse. Les tabloïds lâchent les chiens. L'affaire Gabby Petito rejoint le club de celles qui "passionnent l'Amérique".

Sur les réseaux, l'empathie est planétaire. Et chaque génération se rue sur sa plateforme habituelle pour faire partie du mouvement, à son échelle – dire, montrer, faire, réagir. Des groupes de dizaines de milliers de personnes, plutôt adultes, se fédèrent sur Facebook. Sur Instagram, un étrange compte (100 000 abonnés) aux textes imprimés sur des fonds pastel – typiques de l'esthétique du réseau – mêle le panégyrique et l'accusateur (contre Brian Laundrie, dont la culpabilité est certaine sur les internets).  Sur Reddit, l'affaire rameute 143 000 personnes dans un "subreddit" dédié. Sur TikTok, le réseau social chinois favori des adolescents, le hashtag #findgabby devient #justiceforgabby, suite à la découverte du corps, et le nombre de posts, de vues, de "J'aime" et de commentaires continue à grimper. En trois semaines, le hashtag principal #gabbypetito y a généré 1,3 milliard de vues. Colossal.

Lorsqu'on parcourt cet océan de viralité, d'empathie, de révolte ou de bons sentiments, quelque chose d'autre se dessine. Une impression nette d'enthousiasme, chez certaines de ces (jeunes) personnalités numériques, à l'idée de participer à un Cluedo géant sur internet. Car la disparue a laissé des traces – une montagne de traces numériques. Alors, tandis que les services de police ratissent les parcs nationaux, une armée d'influenceurs biberonnés aux podcasts d'histoires criminelles – true crime, en VO – investit la scène de crime numérique, raconte le New York Times. On retrace ses derniers moments, entre posts Instagram et activité Spotify. On décortique sa relation avec Brian Laundrie – ou plutôt, entre leurs deux doubles numériques. 

Et parfois, ça marche :  c'est un couple de youtubeurs #vanlife, présent dans le parc national du Wyoming au même moment que le couple Petito/Laundrie, qui identifie leur van sur une de leurs vidéos, suite à un appel à témoins lancé sur les réseaux. Leur première réaction ? Avertir le FBI, qui découvrira le corps dans la zone. Leur seconde ? Poster une vidéo sur leur compte YouTube. Puis une autre. Puis une troisième. Ce sont désormais les trois vidéos les plus vues de leur chaîne, et de loin. Interrogé par le New York Times sur sa manière d'exploiter sa découverte, le couple se justifiera par la phrase "nous connaissons le pouvoir des réseaux sociaux".

Ils sont loin d'être les seuls. Sur TikTok, des influenceurs réinventent leur cœur de métier pour s'improviser sources d'infos officielles autour du meurtre. Le 15 septembre, l'apprentie podcasteuse de true crime états-unienne Haley Toumayan, 24 ans, parlait encore cuisine à ses abonnés TikTok ; depuis, elle a publié 140 vidéos sur Gabby Petito et d'autres jeunes disparus aux États-Unis. Bilan : un demi-million d'abonnés supplémentaires en une semaine. Elle n'est pas la seule, nous rappelle Libération ; d'autres tiktokeurs s'y mettent. Sur Instagram, la communauté #vanlife sillonne les parcs nationaux pour faire le pont entre numérique et physique. Sur toutes les plateformes, des internautes se démarquent en s'investissant totalement dans l'enquête, avouant parfois attendre avec impatience "d'être [interviewés] dans le documentaire Netflix" qui ne manquera pas de sortir.  

Au paroxysme des complotismes, les sphères QAnon vont jusqu'à affirmer que Gabby Petito… n'existe pas – elle serait une actrice, embauchée pour divertir l'attention médiatique loin du gouvernement Biden.

Palme du dégueulasse, quelques médiums autoproclamés de TikTok "convoquent l'esprit" de la jeune femme, sous les yeux de leurs abonnés outrés (depuis, l'une d'elles utilise ses  "pouvoirs" pour localiser Brian Laundrie). Chacun veut apporter sa pierre à l'édifice, filer un coup de main, de manière désintéressée, promis-juré c'est plus compliqué à défendre quand les vidéos en question sont adossées à des publicités rémunératrices. Rapidement, le "créneau" Gabby Petito s'embouteille. Alors, pour se démarquer dans un régime de l'information ultra-concurrentiel, les enquêteurs-influenceurs de canapé franchissent joyeusement la limite entre vérifiable et délirant.

De doutes plausibles et exposés avec méthode sur les dernières activités numériques de la jeune influenceuse – des changements de grammaire suspects, la géolocalisation des deux derniers posts mystérieusement désactivée, des hashtags inédits – qui bousculent la chronologie officielle des faits (disponible en version interactive, bien évidemment), on bascule rapidement dans la surinterprétation de détails graphiques, lexique favori des sphères conspirationnistes. Ça tombe bien, l'influenceuse fournit une matière première visuelle volumineuse, librement accessibles aux exégètes illuminés. Buffet à volonté.

Elle pose avec une orange dans les mains ? Prémonitoire : l'orange est un symbole de mort au cinéma, paraît-il. Elle cite Blue, le tube d'Eiffel 65 ? C'est un SOS caché. On la relie au fameux Zodiac Killer, le tueur en série états-unien passionné de symbolisme. Tout est surinterprété, jusqu'à ses goûts littéraires et… sa passion pour les podcasts de true crime. Le maelström de symbolisme est sans fond. On s'éclate. De l'autre côté du web, le Sun états-unien relaie doctement les délires – trier ? pourquoi faire ? – et met sur pied un blog live pour suivre  l'affaire minute par minute. La scène de crime numérique est souillée de milliers d'empreintes  – digitales : la polysémie du terme a rarement aussi bien fonctionné –, la police croule sous les signalements délirants, l'enquête patine. Au paroxysme des complotismes, les sphères QAnon vont jusqu'à affirmer que Gabby Petito… n'existe pas – elle serait une actrice, embauchée pour divertir l'attention médiatique loin du gouvernement Biden.

En terme de récupération de faits divers, les communautés en ligne n'en sont pas à leur coup d'essai. En 2013, des utilisateurs de Reddit livraient plusieurs hommes à la vindicte populaire, persuadés (à tort) d'avoir identifié les auteurs de l'attentat du marathon de Boston – le New Statesman avait alors décrit la séquence comme un "«Où est Charlie ?» raciste"En 2016, c'est la youtubeuse beauté britannique Marina Joyce qui vit une expérience effrayante pendant plusieurs mois, lorsque ses fans se persuadent qu'elle est en danger de mort, "preuves" dénichées dans ses vidéos à l'appui. 

En février dernier, c'est Elisa Lam, l'étudiante canadienne de 21 ans morte dans des circonstances non élucidées en 2013, qui se retrouve autopsiée sur les réseaux. La raison ? La sortie, fin janvier,  d'un docu-série sur l'affaire, produit par Netflix, qui dispose sur son site d'une catégorie entière dédiée au true crime – le genre est aujourd'hui largement dominant sur la plateforme dans la catégorie documentaire, et celui dont la croissance est la plus forte toutes catégories confondues.

À chaque fois, l'éthique est portée disparue (on ne s'improvise pas journaliste en sources ouvertes, encore moins inspecteur de police). À chaque fois, les cibles de l’œil collectif numérique terminent broyées. Taillées en pièces, examinées jusqu'à l'atome, puis abandonnées là, éparpillées, nues, hagardes. Panoptique inversé. Le traitement réservé à Gabby Petito, inédit par l'ampleur de la récupération constatée en ligne, emprunte à ces grégarités passées. Le dispositif du web social permet cette distance particulière entre l'observateur et le sujet, quelque part entre la téléréalité et l'amitié (numérique, physique ou les deux) : suffisamment proche pour se sentir concerné par son sort, trop distant pour  s'encombrer avec le respect de sa dignité. Car au fond, nous connaissons tous la règle d'or : sur les réseaux, je est un autre

Morte, elle peut devenir ce que l'on souhaite. Le mystère interactif à résoudre. La demoiselle en détresse, étincelante de blancheur et de blondeur, bénéficiaire d'un racisme médiatique qui a un nom, le "syndrome de la femme blanche disparue".

Quand Gabby Petito est dépecée symboliquement par un web social de charognards et d'opportunistes, c'est son corps numérique, fait d'Instagram et de YouTube, qui subit. Cette persona numérique est un assemblage d'archétypes à la carte. Morte, elle peut devenir ce que l'on souhaite. Le mystère interactif à résoudre. La demoiselle en détresse, étincelante de blancheur et de blondeur, bénéficiaire d'un racisme médiatique qui a un nom, le "syndrome de la femme blanche disparue" (710 Autochtones, en majorité des femmes, ont disparu dans le Wyoming ces dix dernières années, dans un silence absolu). La #VanLifer attaquée. L'enfant volatilisée. La victime de féminicide. L'actrice payée par le gouvernement pour interpréter un false flag. La réalité sordide d'une jeune femme sous emprise derrière la projection idéalisée du soi numérique. Rayez les mentions inutiles.

Complotisme, économie de l'attention, voyage, viralité, inégalités, TikTok et true crime : Gabby Petito saisit l'époque numérique en un instantané médiatique. Et elle n'est au fond rien de tout cela, puisque nous ne savons rien d'elle, puisqu'elle ne postait que ce qu'elle voulait bien montrer. Nous voilà réduits à faire faire des tours de cirque sordides à son golem orphelin. Gabby Petito ou une autre, les causes sont interchangeables : à la fin, il s'agit de nous, nous, toujours nous, hurle le Washington Post, effaré devant l'obscénité du banquet. Un je en ligne connecté à des je en réseaux. Il y a un mot pour ça : performativité.

Démultipliée, autopsiée, sanctifiée, digérée par l'estomac collectif, le golem de Gabby Petito a presque atteint son terminus numérique : il s'est transformé une dernière fois, en podcast de true crime (en attendant le documentaire Netflix, évidemment). Sur Spotify, plusieurs centaines d'épisodes sont consacrés à l'affaire. Pour dire quoi ? Rien, puisque tout reste à résoudre – mobile, circonstances du drame, arme du crime, coupable. Mais il faut bien bouffer, pas vrai ? Et pourquoi s'en priver, quand lesdits podcasts, bricolés à la hâte avec une excitation fétide, pètent les scores de vues sur leurs plateformes respectives ? Tout est divertissement. Tout est narration, "story", conte. Tout est publicité.

Dans la société d'Instagram, l'oligarchie des influenceuses s'atteint à partir du million d'abonnés. Le compte de Gabby Petito, @gabspetito, a franchi cette barre symbolique le 22 septembre dernier. Environ un mois après sa mort. Pendant ce temps là, dans le monde physique, à Ogden, dans l'Utah, les quidams affluent devant une fresque murale. Celle devant laquelle posait la jeune Américaine, tout sourire, sur sa dernière photo Instagram. On vient se recueillir, déposer une gerbe de fleurs, marcher dans les pas de la défunte. On vient, après avoir attendu son tour, se photographier devant la fresque, poster la photo sur Instagram – et générer de l'engagement organique dans sa communauté, comme on dit dans les start up de marketing digital. Pas devant chez elle, pas devant l'endroit où le corps a été découvert, non. Dans ces lieux-là, la mort imprègne trop.

Post-scriptum : pour éviter de participer à notre tour au banquet numérique, nous n'avons pas fait mention de Gabby Petito dans le titre de cet article, afin d'éviter qu'il soit référencé en ces termes sur les moteurs de recherche.


Partager cet article Commenter

 

Cet article est libre d’accès
En vous abonnant, vous contribuez
à une information sur les médias
indépendante et sans pub.

Déjà abonné.e ?

Lire aussi

"Pandora Papers", mode d'emploi

Une enquête à 600 journalistes, 150 médias, 100 pays et des millions de documents

Facebook et les scandales, un jour sans fin

Un réseau social et ses lanceurs d'alerte, histoire d'une routine

Metaverse, le paradis (artificiel) selon saint Zuck

Univers de tous les possibles ou enfer baudrillardien ?

Voir aussi

Ne pas manquer

Abonnez-vous

En vous abonnant, vous contribuez à une information sur les médias indépendante et sans pub.