Pourquoi la journaliste “infiltrée chez les woke” est devenue un mème
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Pourquoi la journaliste “infiltrée chez les woke” est devenue un mème

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En quelques jours, la journaliste Nora Bussigny, ou plutôt son double infiltré "chez les wokes", Noli, est devenue l'objet de nombreux détournements après la publication des bonnes feuilles de son livre "Les Nouveaux inquisiteurs” et d'une photo la montrant “déguisée” en woke. Pourquoi et comment la journaliste “infiltrée chez les woke” est-elle devenue un mème ?

Il y a quelques jours, la féministe et autrice Rose Lamy qui tient le compte Instagram "Préparez vous pour la bagarre", partageait sur X (ex-Twitter) l'affiche de la série Infiltré(e), quelque peu retouchée, surfant sur le mème né du personnage woke "Noli" créée par la journaliste Nora Bussigny pour son enquête en immersion "chez les wokes".

Indignation et mémification

C'est une publication du Point sur X qui a provoqué l'emballement. Trois millons de vues. Il faut dire qu'elle cumulait. Un titre simpliste et grotesque : "Infiltrée pendant un an chez les woke". Une accroche caricaturale et alarmiste qui fleure bon la panique morale: "Une France, qui, au nom du droit à la différence, bascule souvent dans le rejet sectaire". Et le hashtag #wokisme qui affiche déjà la couleur d'un prisme anti-woke et réac'.

L'attaque de l'article, tout aussi grotesque, fait également beaucoup réagir. Florilège : "Duo de chignons sur la tête, faux piercing dans le nez et maquillage bariolé" ; "Dans une drôle de communauté" ; "On se présente par son «pronom» (il, elle, iel ou autre)". Le Point décrit des luttes qui "prétendent combattre le sexisme [...] l'islamophobie, la transphobie", sous-entendant que ce n'est pas vraiment le cas, et met le terme "validisme", qui décrit les privilèges dont jouissent les personnes valides, à l'opposé des personnes souffrant de handicap, entre guillemets.

Les commentaires cyniques pleuvent : "On dirait le pitch d'une comédie française""Journalisme grolandais" ; "Quelqu'un•e a réussi à choper les coordonnées GPS des Terres Wokes, svp ?" ; "Ce qui est impressionnant, c'est de réussir à s'introduire dans une communauté qui n'existe pas"L'article n'est pas en libre accès et la majorité des commentateurs ne l'ont très certainement pas lu mais tout comme l'introduction, la photo de la journaliste infiltrée déguisée en woke ne tarde pas à être diffusée. Même la légende prête à rire : "Camouflage [...], fausse identité et [...] perruque".

La perruque rose fluo est cramée à dix kilomètres, les sourcils semblent colorés au Stabylo. La caricature de la militante de gauche ne pouvait être plus grotesque. Alors, sur X, c'est l'hilarité générale, tout comme sur Instagram. Interrogée par Front Populaire sur les réactions de ses confrères, Nora Bussigny précise qu'elle ne l'a pas utilisée plus d'"une ou deux fois mais pas toujours" pour "des contenus sur les réseaux sociaux". "C'est des stéréotypes qui me semblaient coller, on me dit aujourd'hui que ce n'est pas le cas, je l'entends tout à fait" mais maintient, comme pour moucher ses détracteurs : "Toutefois, c'est passé pendant un an".

Seulement, des confrères n'ont pas envie d'en rire et sont dépités. "J'aimerais en rire hein, mais en vrai jpp (j'en peux plus, ndlr). Envie de démissionner du monde. Bye", publie l'ancien journaliste de France Culture, Nicolas Martin. Le journaliste Robin Jafflin déroule un thread pour expliciter son ras-le-bol et n'hésite pas à critiquer vertement celle qui se trouve être son ancienne collègue au nouveau média Factuel : "J'ai l'impression que c'est un sketch. Comment peut-on croire et penser aussi fort qu'un tel condensé de préjugés puissent être représentatifs d'un phénomène, d'un mode de pensée/de vie ?". "Je pense que cette chronique remporte la palme du ridicule dès son incipit qui rentre directement dans les annales du journalisme", lâche la directrice des Inrocks, Carole Boinet. "Malmener ainsi des termes essentiels comme 'enquête' ou 'infiltration', les vider de leur contenu pour y bourrer de vagues flatulences idéologiques... Professionnellement, ça fait froid dans le dos", ajoute le journaliste Jérémy Felkowski. Nora Bussigny se fait également épingler par les humoristes Camille et Justine sur Instagram ou Marine Baousson sur France Inter, ou encore par le dessinateur Terreur Graphique

Cyberharcelement

Tout au long de son livre, Nora Bussigny évoque sa peur de se faire cyberharceler après sa parution. Cela n'a pas loupé. J'ai pu noter, de mon côté, quelques insultes et messages ouvertement haineux. La journaliste avec qui j'ai pu m'entretenir à ce sujet, affirme avoir reçu "en l'espace de 24 heures, plus d'un millier de messages privés et commentaires sous ses publications sur les réseaux sociaux, ainsi que des menaces". Aidée par la direction du Point, elle a pu mettre en place les filtres nécessaires afin de ne pas recevoir tous ces messages. Dans ses interviews, elle insiste sur le décalage entre le discours anti-harcèlement porté par les personnes qu'elle a pu côtoyer lors de son immersion, et ce qu'elle vit depuis la sortie de son livre et de l'article du Point.

Bonbon pour panique médiatique

Bien sûr, des internautes - qui s'affichent pour la majorité bien à droite - trouvent l'ouvrage convaincant tant il révèle le "danger woke" qu'ils sont persuadés de voir derrière chaque militant intersectionnel ou point médian. À leur image, bon nombre de médias (majoritairement conservateurs) voient dans ce récit la concrétisation de leurs fantasmes anti-wokes. Nora Bussigny les leur sert sur un plateau. CNews donc, chez Praud, l'Express, Sud Radio, le Point, Front Populaire, le Figaro, Marianne, Causeur ou encore Valeurs actuelles (qui contre toute attente a produit les questions les plus intéressantes).

Pour Abnousse Shalmani, chroniqueuse à l'Express, Les Nouveaux Inquisiteurs (Albin Michel) "montre avec brio que le Wokistan existe et que son emprise est dangereuse pour la démocratie comme pour la santé mentale de ses soutiens". Le journaliste de Front Populaire voit dans ce que décrit Bussigny "une secte sans gourou", "à la limite de la folie". Le média n'hésite pas à se vautrer dans les amalgames les plus grossiers en illustrant une séquence sur le voile, par la photo d'une femme en niqab, véhiculant les amalgames que j'évoquais dans mon dernier Calmos.

Causeur renchérit dans un gloubi-boulga flirtant avec le complotisme : "Les véritables intentions du wokisme – remplacer les sociétés occidentales par des structures instables et fluides où tous les fous du «moi » règneront"On ne trouve pas plus de nuance ou de remise en question du côté de Marianne qui décrit une "mouvance qui, au nom du bien, finit par dessiner un monde proprement totalitaire".

Sud Radio, CNews, Front Populaire et même France 5 : tous font preuve d'une curiosité béate devant le récit de la journaliste qui répète jusqu'à l'écoeurement les mêmes anecdotes (comme tous les auteurs en promo, certes). Ce que décrit l'autrice est "sidérant", "surréaliste". Tous font le même constat : l'heure est grave, c'est inquiétant. Les dangereux wokes sont en marche vers le "séparatisme" et le "ségrégationnisme" comme l'affirme Nora Bussigny lors d'une table ronde sur le "wokisme" (le Figaro) menée par Eugénie Bastié, toujours dans les bons coups. 

Nora Bussigny est également interviewée par Caroline Roux dans C dans l'air, sur France 5, et provoque l'ire d'un certain nombre d'utilisateurs de X où l'une des séquences de l'interview atteint près d'un million de vues.

Plusieurs journalistes se moquent du traitement que Roux consacre à l'enquête de Bussigny, et se désespèrent du poids qu'elle lui confère. "Le dispositif télévisé est capable d'octroyer la densité et le poids du réel à n'importe quoi, même au vide...c'est là aussi son utilité", tacle la journaliste Hassina Mechaï.

Caroline Roux utilise le terme de "privilège racisé" pour tenter de résumer, toute honte bue, le concept de non-mixité. "Vous n'avez pas honte de parler de «privilège racisé» pour un simple ordonnancement de passage à la Pride radicale, quand on sait la montagne de discriminations à laquelle ces personnes font face tout au long de leur vie ? Sur le service public !", s'indigne un internaute. Ce détournement provoquant et indécent de la notion de "privilège blanc" suffit à résumer la couverture médiatique du bouquin. Mais sont-ce ces édito-journalistes qui grossissent volontairement le trait et travestissent le travail de Nora Bussigny ? À la même question posée par Marianne, la journaliste infiltrée répondait : "On peut le dire, oui. Il y a même eu lors du défilé un «privilège intra­racisé»"

Outrances et généralisations

Contrairement à la majorité des commentateurs en ligne, j'ai lu le livre. Par endroits, le récit est plus nuancé que ce qu'en racontent ce traitement médiatique et l'autrice elle-même dans les médias. Pourquoi une telle outrance dans la caricature et les généralisations pour celle qui se décrit comme étant du côté de "l'éloge de la mesure" ? Trop heureuse de pouvoir faire sa promo ? Trop mal à l'aise de devoir contredire ses intervieweurs ? Ce qui est certain, c'est qu'elle livre (et amplifie médiatiquement) un récit bourré d'amalgames, de simplifications et surtout dénué de toute tentative d'explications et de contextualisation de ce qu'elle décrit.

À titre d'exemple, elle livre cette histoire de Pride radicale de 2022, au cours de laquelle elle a participé au service d'ordre. Partout, Bussigny raconte de façon plus ou moins détaillée comment elle a été amenée à "trier des blancs" ou "trier les gens selon leur couleur de peau". Celle qui se faisait appeler "Noli" prend le soin de rappeler systématiquement que l'évènement regroupait 40 000 personnes. Aucun journaliste ne creuse l'anecdote qui, telle qu'elle est racontée, semble en effet - au choix - lunaire ou effrayante. Dans le livre, la journaliste en fait des caisses pour appuyer la gravité de la situation : "Par quel lavage de cerveau, mécanique d'acquiescement, effet d'emprise, ai-je soudain pu devenir cet automate prêt a faire partie d'un système qui divise au lieu de rassembler ?"En réalité, il est question d'un cortège en particulier (sur une dizaine) afin de mettre en avant les personnes les plus invisibilisées. À la Pride Radicale de 2022 (à laquelle Bussigny consacre 35 pages), le cortège de tête était non-mixte et réservé aux afrodescendant.e.s et aux associations "Diivines" (Association Afro-Carïbéenne Afroascendance LGBTQIA+) et "Décoloniale". 

Si ces choix de cortèges en non-mixité entraînent des débats internes et des complications pratiques, comme le raconte très bien la journaliste dans son livre et comme on peut le constater dans les commentaires du compte de la Pride Radicale, ils n'en restent pas moins des détails politiques et symboliques érigés en preuve de séparatisme et de ségrégationnisme (sic) alors que rien ni personne n'empêchaient les personnes non racisées de défiler dans cette manifestation, contrairement à ce que toutes les interviews laissent penser. 

Dans le livre, Bussigny semble surprise que n'importe qui ne puisse pas faire partie du SO (service d'ordre) de la Pride Radicale. "N'entre pas qui veut dans ce club très fermé. Une forme d'exclusion?", fait-elle mine de s'interroger, alors que tout SO de manif est un dispositif stratégique confié à des personnes expérimentées et formées. Cette phrase est donc soit le signe d'une méconnaissance profonde des milieux militants (embêtant quand on prétend enquêter dessus pendant un an), soit le signe de la volonté quelque peu malhonnête de dépeindre comme exceptionnelles des choses qui ne le sont pas. Et c'est un peu le sentiment que j'ai eu tout au long de ma lecture. Même procédé pour la "haine anti-flics" et les tags "ACAB" décrits dans les couloirs de la fac de Saint-Denis qui choquent tant Pascal Praud (qui n'a jamais dû foutre les pieds dans une fac), alors qu'ils constituent le folklore des facs de gauche depuis 1968. Par moment, j'ai vraiment l'impression de lire Oui-Oui au royaume du militantisme. 

Contrairement à Anasse Kazib (militant marxiste et syndicaliste cheminot), je suis persuadée que Nora Bussigny n'a pas "passé, 1 an à mytholand, le royaume du mytho". Le livre ne laisse aucun doute là-dessus même si on a vu plus intense comme immersion. J'ai compté, son "terrain d'enquête" se résume (du moins dans le résultat final) à dix événements : quatre réunions ou conférences, cinq manifestations et une soirée de collages féministes. À partir de ces dix évènements et de ses pérégrinations numériques, la journaliste dresse un portrait de ce qu'elle appelle "le wokisme". Un tableau sans nuance : "Le wokisme gagne chaque jour du terrain dans toutes les couches de la société. Au lieu de faire nation, de rassembler, il déconstruit, sépare, stigmatise, détruit". Un constat dont l'outrance gâche tout ce qui, à la lecture, pouvait être intéressant : "Un fascisme ordinaire défendu par de nouveaux inquisiteurs". 

Dix évènements qui permettent à la journaliste de généraliser quelques cas particuliers et de rendre lunaires quelques anecdotes. Combien de futurs parents affirment que ce sera à leur enfant de choisir son genre, comme elle le dit chez André Bercoff (dont le portrait, que nous publiions en 2021, n'a pas pris une ride) ? Combien de militant·e·s intersectionnel·les se définissent réellement comme xénogenresRemis dans un contexte, accompagnés d'explications honnêtes, certains de ces récits n'auraient pas le même retentissement, à l'instar de l'intérêt des réunions en non-mixité comme outil politique. D'ailleurs le politique est quasiment absent du livre. Aucune source ni aucun chiffre (à part quelques-uns en fin d'ouvrage) ne viennent éclairer les discriminations qu'entendent combattre celles et ceux que la journaliste dit avoir fréquentés pendant un an. L'on ressort de cette lecture comme d'une confrontation à une somme d'individus paumés, égoïstes et caricaturaux qui ne se mobiliseraient que pour combler leurs agendas. 

En utilisant la technique de l'homme de paille qui consiste à exagérer, simplifier ou déformer la position d'autrui afin de la réfuter plus facilement, ou de prouver qu'elle est indéfendable, la journaliste a, certes, rejoint le clan des auteurs qui surfent sur le juteux business de l'anti-wokisme, mais est passée à côté de ce qui aurait pu être une brillante analyse de la pureté militante qui, elle, existe bel et bien.


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