Vuitton/collaboration : censure à Géo histoire (Mediapart/Canard)
Brève

Vuitton/collaboration : censure à Géo histoire (Mediapart/Canard)

Soixante ans après, il est toujours difficile de parler de collaboration, surtout si des enjeux économiques sont à la clé. Selon Mediapart et Le Canard enchaîné, le service publicité de Prisma presse a fait supprimer un article de Géo histoire sur la collaboration économique. Pour quel motif ? Ce dossier de cinq pages débutait par les liens troubles entre Vuitton, le régime de Vichy et les nazis. De quoi effrayer le service pub de Prisma presse, propriétaire de Géo histoire mais aussi de Gala, Femme Actuelle, et dont la maison de luxe Vuitton (filiale de LVMH) est l'un des plus gros annonceurs.



Dans son numéro de septembre-octobre, le magazine Géo histoire s'intéresse à la "France sous l'occupation". D'après Mediapart et Le Canard enchaîné, un des articles avait pour thème la collaboration économique, c'est-à-dire les entreprises françaises ayant maintenu des liens très étroits avec le régime de Vichy et les nazis au nom d'impératifs économiques. Parmi les entreprises épinglées, il y avait notamment RMC (née en 1942 "avec des capitaux français, allemands et italiens"), la Société générale (dont le PDG de l'époque avait proposé aux Allemands de créer une monnaie unique) et la maison de luxe Louis Vuitton, "un industriel fêté par les SS et la Wehrmacht".

Vice de pub

Mais les lecteurs de Géo Histoire n'auront pas la chance de lire ces "cinq pages passionnantes de Géo histoire [qui avait pourtant] été montées, relues par un historien et validées par la rédaction en chef du magazine", explique Le Canard, car l'article a été censuré. La faute à la notice sur Louis Vuitton qui a fait tiquer le service publicité de Prisma : LVMH est l'un des gros annonceurs du groupe.

Or, cette notice avait de quoi fâcher la maison de luxe. Voici ce qu'on pouvait lire : "Lorsque Philippe Pétain installe son gouvernement dans les mûrs de l'hôtel du parc, à Vichy, toutes les enseignes de luxe qui, comme les joailliers Van Cleef & Arpels, y tiennent boutique, en sont chassées. Toutes, sauf une : le bagagiste Vuitton. La maison, fondée en 1854 par Louis Vuitton et mise à la mode par l'impératrice Eugénie (l'épouse de Napoléon III), est, en 1940, dirigée son petit-fils Gaston. Ce dernier demande à son frère aîné Henry d'afficher de façon claire sa fidélité au nouveau régime afin d'assurer la pérennité de la marque. La maison Vuitton va ainsi fabriquer, dans des ateliers expressément constitués à cette fin, des objets à la gloire du maréchal Pétain et notamment 2500 bustes officiels. Henry Vuitton entretient par ailleurs de fortes amitiés avec les officiers de la Gestapo. Il est même l'un des rares industriels à être décoré par les nazis, en remerciement de sa loyauté. Une cérémonie durant laquelle les officiers de la SS et de la Wehrmacht arborent des uniformes dessinés par un tailleur de Metzingen, un certain Hugo Boss, et confectionnés par des déportés et des travailleurs du STO".

Mediapart
 

S'agit-il d'un scoop ? Non, comme le relève Mediapart : "tout cela avait été longuement raconté par Stéphanie Bonvicini dans Louis Vuitton, une saga française publié par Fayard en 2004. Un livre qui, ironisait le Guardian, «a reçu une très faible couverture médiatique», rappelant que la maison LVMH est un des plus gros annonceurs de la presse française".

 La suppression de cet article, pour préserver les bonnes relations de Prisma Presse avec le groupe LVMH (propriétaire de Louis Vuitton), n'est pas très bien passée au sein de la rédaction 

 "Les journalistes ont écrit une lettre furibarde à leur dénoncer cette joyeuse "censure (...) au motif que l'un des entrepreneurs cités est un annonceur du magazine ou de ceux du groupe Prisma Presse", indique Le Canard enchaîné qui précise que "c'est Sylvie Bommel, la rédac' chef adjointe, qui avait annoncé à ses troupes que les papiers avaient été relus puis rejetés par le service pub". Aujourd'hui, face au mécontentement de la rédaction, la direction a avancé une autre raison pour justifier cette suppression : "le contenu discutable des articles". Des explications un peu courtes pour la rédaction, qui a envoyé un courrier à la maison mère de Prisma, le groupe allemand Gruner+Jahr, pour saisir son comité d’éthique.

L'occasion de relire nos deux dernières enquêtes sur ces tabous de l'histoire : "Chanel antisémite, tabou médiatique en France ?" Ou encore "Louis Renault : réhabilitation médiatique d'un collabo ?".

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