Violences : le Figaro s'invente une France apocalyptique
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Violences : le Figaro s'invente une France apocalyptique

"La France a peur", version 2020

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Dans un récit enlevé, intitulé "72 heures de violence ordinaire en France", le Figaro décrit par le menu un cambriolage, des règlements de compte, une tentative de viol, une profanation de cimetière, un assassinat... Nous avons soumis ce tableau, qui illustre la thèse de "l'ensauvagement" du ministre Darmanin, au spécialiste en criminologie Sebastian Roché, et à la linguiste et chroniqueuse d'ASI Laélia Véron. L'auteur, Christophe Cornevin, leur répond.

"Théâtre d’un déferlement de violence quotidienne, la France semble au bord de l’implosion. Les indicibles bouffées qui s’emparent du pays s’enchaînent à un rythme devenu vertigineux. Témoins ou victimes de scènes insupportables empoisonnant leur quotidien et allant parfois jusqu’à la barbarie, nos concitoyens, livrés à eux-mêmes, sont au bord de l’asphyxie". Le titre de l'article, "Chronique de 72 heures de violence ordinaire en France: le document choc", en disait déjà long, mais ces quelques lignes en guise d'introduction donnent le ton. Décrivant des faits de violence survenus les 27, 28 et 29 juillet, Christophe Cornevin, rédacteur en chef-adjoint au Figaro, spécialisé "sécurité et renseignement", raconte les fruits d'une insécurité qui serait galopante en France. Cambriolage avec violence, règlement de compte, profanation de cimetière, assassinat, tentative de viol... Les faits énumérés, pêle-mêle, s'enchaînent à un rythme "vertigineux", pour reprendre le mot de l'auteur. Et se déroulent "quasiment au même instant", à seulement "400 kilomètres de là" dans certains cas, attestant de ce "théâtre d’un déferlement de violence quotidienne" que serait devenue la France selon le journaliste, qui s'est appuyé sur les données des services de police et de gendarmerie, sur trois jours ordinaires.

"On a l'impression que ça arrive partout et à tout moment", analyse Sébastian Roché, politologue spécialisé dans la criminalité, interrogé par Arrêt sur images. Et le choix de la temporalité, 72 heures, y contribue à ses yeux fortement. "C’est une façon de donner de l’épaisseur à l’histoire. Quand on relate ces faits sur dix ans, les gens sont moins réceptifs." D'un point de vue "narratif" et du "style", Sébastian Roché salue le travail du journaliste. "Ce n'est pas une simple description, c’est ouvragé, ciselé, les événements se font écho." 

"L'HYPERBOLE" AU SERVICE DU SENTIMENT D'INSÉCURITÉ

Et en effet, les mots ne sont pas choisis au hasard, comme nous l'explique notre chroniqueuse, la linguiste et stylisticienne Laélia Veron. "On retrouve les procédés habituels de l'hyperbole, les métaphores dramatiques avec les termes "empoisonnant" ou "asphyxie", le lexique alarmant avec "barbarie" par deux fois ou "tragique", et les rapprochements-choc entre "Orange mécanique" et un petit village".  Le journaliste du Figaro rapporte en effet qu'"à Fomperron, village de 270 âmes dans les Deux-Sèvres, (...) [a eu lieu] une agression à domicile digne d’Orange mécanique : quatre malfrats armés et encagoulés ont surgi chez [un quinquagénaire] à 22 heures, avant de tuer l’un de ses chiens et de le molester jusqu’à ce qu’il révèle sa cache de bijoux et de numéraires." Le drame est terrible, mais la comparaison avec le film de Kubrick qui met en scène un sociopathe amateur d'ultraviolence est un peu disproportionnée.

Cette agression est relatée entre le récit d'une tentative de viol et la mention d'une blessure par balles au cours d'une rixe. "Ce n'est pas un diagnostic, ni un état des lieux (contrairement à ce qu'annonce l'introduction, ndlr), car il n'y a pas d'observation systématique. C'est une compilation un peu surréaliste, une liste à la Prévert ", explique Sebastian Roché. Un mélange des genres que l'on retrouve parfaitement dans l'extrait qui suit : "À Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne), la brigade criminelle est saisie d’une énigme, après la macabre découverte d’un couple dénudé et tué par balles au domicile de la jeune femme (...). Quasiment au même instant, un délinquant de 28 ans blessé à la jambe sur la voie publique est déposé aux urgences hospitalières de Nantes (Loire-Atlantique) par deux inconnus qui prennent la fuite tandis que, à 400 kilomètres de là, à Vert-Saint-Denis (Seine-et-Marne), un homme est blessé par balle lors d’une rixe impliquant une dizaine d’individus." Une mise en réseau d'événements par "des liens logiques contestables" selon Laélia Véron. "On nous dit qu'une agression a eu lieu "tout comme" une autre agression, "simultanément" à une autre agression, "quasiment au même instant"... Ces affaires ont-elles vraiment quelque chose à voir? Peut-on vraiment mettre sur le même plan un règlement de comptes lié à la drogue et un féminicide ?", s'interroge la linguiste, qui analyse l'intérêt de cette "liste" : "Cela permet de créer un sentiment diffus sinon de cohérence du moins d'accumulation. Après avoir lu l'article, comment ne pourrions-nous pas être convaincus d'être tous les jours "témoins ou victimes de scènes insupportables ?" L'article génère ainsi un sentiment d'insécurité, et se veut donc "performatif" et non "constatatif", explique Véron. Ce que corrobore le politologue en d'autres termes : "Le mélange des genres, cette impression chaotique, illustre la thèse générale, "l’ensauvagement" : la société fout le camp, et ces choses diverses et variées traduiraient un effondrement moral général".

"Thèse traditionnelle des conservateurs"

Interrogé par ASI, Christophe Cornevin, auteur de cette "chronique de 72 heures", reconnaît que cette "accumulation" peut avoir un "effet vertigineux", mais se défend de toute "outrance ou volonté de noircir le tableau". "Pour être franc, je n'ai pris que la moitié des événements qui m'avaient été rapportés sur ces trois jours", tient-il à préciser. Son but : dépeindre ce qu'englobe le sujet de "l'ensauvagement", voir ce que "ça veut dire", ce que "ça recoupe comme réalité". Un thème cher au nouveau ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, dont le courage est salué dans cet article. "N’hésitant pas à nommer les choses au risque de provoquer la polémique, le nouveau ministre de l’Intérieur, dans un entretien au Figaro, s’est inquiété dès le 24 juillet dernier de «l’ensauvagement d’une partie de la société»."Un discours cash et sans fard" du ministre, dont cette chronique se veut l'illustration.

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