Twitter bannit Trump... et le web de l'ombre s'épanouit
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Twitter bannit Trump... et le web de l'ombre s'épanouit

La censure de l'extrême droite américaine, un risque plus qu'un bénéfice

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Le 8 janvier, Twitter a suspendu le compte de Donald Trump, son utilisateur le plus célèbre. La fin d'une idylle qui pousse à s'interroger, non seulement sur l'efficacité de la mesure, mais sur la gouvernance des pseudo "espaces publics" numériques. Analyse et retour sur les purges de 2016 et 2018.

L'amour dure finalement un peu plus de quatre ans. Vendredi 8 janvier, Donald Trump a été viré de Twitter. Définitivement viré. L'hyperactif @realDonalTrump, membre le plus influent du réseau social, est mort, étouffé par son propre mégaphone. Les plus cyniques diront, avec l'air de ceux que plus rien ne surprend, que ça lui pendait au nez. Les autres, plus nombreux, s'insurgent, comparent Twitter à une Corée du Nord numérique et le font savoir publiquement - sur Twitter. D'aucuns, enfin, s'interrogent sur les conséquences de ce précédent pour l'avenir du web social. Car ce vendredi ne signe pas uniquement la fin brutale d'une collaboration lucrative entre l'homme le plus clivant de la planète et une multinationale dont le business model consiste à monétiser l'attention de ses utilisateurs. Ce 8 janvier 2021, quelque chose a changé sur Internet. Une société privée, tout réseau social planétaire soit-elle, a fait taire le président des États-Unis, tout président sortant soit-il. Unilatéralement, irrévocablement, et sans recours possible. Il y aura désormais une jurisprudence Trump, inscrite dans la mémoire collective du réseau.

Si la décision peut surprendre, rappelons qu'elle marque la culmination d'une séquence de plusieurs jours où Twitter et Trump auront joué une drôle de partie de jeu de la taupe, le second tentant à plusieurs reprises de museler les apparitions du premier, le tout sous les yeux de la presse américaine. Depuis les événements du 6 janvier au Capitole, dont on peine encore à mesurer la signification politique - était-ce une émeute ? Un putsch néonazi ? Une jacquerie ?-, Trump était surveillé par les plateformes comme le lait sur le feu, ayant lui-même encouragé ses partisans à marcher sur le Congrès pour perturber le processus de validation de son successeur Joe Biden, élu démocratiquement trois mois plus tôt, qui entrera en fonction le 20 janvier.

Quels mots allait-il prononcer, alors qu'un premier décompte faisait état de cinq morts dans les affrontements? Quel message allait-il faire passer à ses 88 millions de followers? Réponse : deux tweets de soutien à ses partisans, des affirmations lunaires sur une fraude électorale infirmée par tous les responsables électoraux du pays, y compris son vice-président Mike Pence. Puis une vidéo où, commentant des images d'affrontements entre manifestants et forces de l'ordre, Trump lance : "Nous vous aimons. Vous êtes très spéciaux." Réponse du réseau social : bloquer le compte du président pendant 12 heures et l'obliger à supprimer ses trois derniers tweets,  pour "violation sévère et répétée" des conditions générales d'utilisation (CGU) de la plateforme. L'avertissement est à la fois le premier et le  dernier, précise Twitter : si les propos de Trump violent à nouveau les CGU, son compte sera définitivement suspendu. Le président obtempère, de mauvaise grâce.

deux tweets et puis s'en va

Dès la fin de sa suspension, jeudi 7 janvier, un Trump acculé et isolé va finalement condamner les violences , reconnaître sa défaite à demi-mot et promettre une transition "sans accrocs". Sous la vidéo postée sur Twitter en fin de journée, un avertissement en limite sciemment la viralité : elle est impossible à retweeter au nom des "risques de violence" qu'elle pourrait engendrer. Mais la nuit passe, et Trump remet ça. Un premier tweet pour remercier les 75 millions de "patriotes" qui ont voté pour lui et annoncer que "personne ne leur manquera de respect en aucune manière"; un second pour annoncer qu'il ne se rendra pas à la cérémonie d'inauguration du 20 janvier, rompant ainsi avec un rituel de passation de pouvoir multi-centenaire. Selon le Washington Post, une pétition circule alors parmi les employés de Twitter pour décider quoi faire du compte du président. Signée par 350 employés, elle constate qu' "en tant que mégaphone de Trump, [Twitter] a contribué  aux événements mortels du 6 janvier", et demande aux cadres, dont le PDG Jack Dorsey, l'ouverture d'une enquête interne sur les décisions ayant amené l'entreprise à jouer un rôle toxique dans le débat public américain, ainsi que la suspension permanente du compte du président Trump.

Dont acte. Dans la soirée du 8 janvier, après des années à froncer les sourcils et avertir celui qui jurait qu'il ne serait "jamais suspendu", l'état-major de la plateforme prend la décision attendue par une partie de ses salariés. Dans un long post de blog, l'entreprise explique qu'elle considère les deux derniers tweets comme des appels du pied à la frange la plus violente de ses soutiens, voire un encouragement à attaquer la cérémonie d'inauguration de Joe Biden - qui devient alors une cible puisque Trump n'y assistera pas. Le message, explique le réseau social, a été reçu comme tel par certaines sphères trumpistes. Alors que "des plans pour la tenue de manifestations armées prolifèrent déjà sur et en-dehors de Twitter, dont celui d'une seconde attaque sur le Capitole le 17 janvier", Twitter conclut que le risque de violence est trop important et outrepasse la notion d'information d'intérêt général, qui protège habituellement les tweets des chefs d'État et chefs de gouvernement de la modération du réseau. 

Twitter, qui s'est longtemps vendue comme la plateforme la plus permissive des grands réseaux sociaux concernant la modération des contenus, est à la traîne. La veille, Facebook, Instagram, YouTube, Twitch et Snapchat avaient toutes suspendu ("indéfiniment", dans le cas de Facebook) ou limité l'activité du président sur leurs terres. Sur l'Internet social, Donald Trump est désormais apatride. Et il le vit mal. Dans la foulée de l'annonce, il se saisit du compte officiel du président américain, @POTUS, et du compte de la Maison Blanche @WhiteHouse, pour tenter de contourner l'interdiction. Peine perdue : les tweets sont instantanément supprimés par les robots-modérateurs de Twitter, en vertu des règles qui régissent les (très rares) bannis du réseau. Trump est désormais un internaute comme les autres. Seul son fils Donald Trump Jr. porte désormais la parole, alternant comparaisons avec le 1984 d'Orwell, les références à Mao et les aphorismes vindicatifs - "La liberté d'expression est morte, et aux mains des barons gauchistes".  Vendredi soir, Trump a répliqué en évoquant l'idée de "bâtir sa propre plateforme", avant d'affirmer que Twitter s'était "coordonné avec les démocrates et la gauche radicale" pour faire "la promotion d'une plateforme de gauche radicale". Ironiquement, son dernier tweet, "Nous ne serons pas SILENCIEUX !", envoyé depuis le compte officiel de la présidence, sera également supprimé par le réseau social.

L'exil, un classique des Internets

Et Trump n'est pas le seul à s'être fait virer du réseau : deux des ses proches, le général Michael Flynn, bref conseiller à la Sécurité nationale, et Sydney Powell, l'avocate qui menait la charge pour tenter de faire annuler l'élection de novembre, ont également fait les frais du serrage de vis du réseau social. Ce qui, en soi, n'est pas un précédent : en novembre, c'était l'intrigant Steve Bannon, son ex-éminence grise devenue souffleur officiel des nationalistes européens, qui était banni à vie du réseau après un appel à la décapitation d’Anthony Fauci, le M. Covid des autorités américaines, et Christopher Wray, directeur du FBI. Outre le renvoi de ces personnalités politiques de premier plan, Twitter a également effectué une "purge" de comptes, principalement liés à la mouvance complotiste QAnon (simultanément revendiquée par des élus du Congrès américain et considérée par les services secrets comme une menace pour la sécurité nationale américaine), par peur de débordements violents. Le 12 janvier, près de 70 000 comptes avaient été supprimés de la plateforme.

Rien de nouveau sous le soleil de Twitter : en juillet dernier, rappelle Le Monde, la mouvance avait connu une similaire "purge" sur toutes les grandes plateformes - Twitter avait supprimé près de 7000 comptes en une fois. En 2016, lorsque le trumpisme protozoaire se faisait encore appeler alt-right et que la grenouille Pepe était la mascotte mémétique du suprémacisme blanc, Twitter avait notamment banni les polémistes Milo Yiannopoulos, du média d'extrême droite Breitbart, le néo-nazi Richard Spencer, ainsi qu'une flopée de comptes liés à l'alt right, pour non-respect des CGU en matière de discours haineux. En 2018, c'était au tour de l'animateur de radio complotiste Alex Jones...  A chaque fois, la décision avait fait polémique, l'éternel dilemme entre modération des contenus et protection de la liberté d'expression enflammant le réseau et la presse spécialisée. À chaque fois, les communautés bannies de Twitter ont continué à croître dans des recoins moins accessibles et moins surveillés du réseau.

L'alt-tech, réseaux sociaux de l'extrême

Depuis  2016, l'application Gab ambitionne d'accueillir tous les nostalgiques d'un Twitter ouvert au racisme, à la haine et au complotisme. A ses côtés, Parler, fondée en 2018, se voit plutôt en Facebook libertarien. Mais le 9 janvier, à quelques heures d'intervalle, Parler a été exclue des plateformes d'applications mobiles d'Apple et Google, qui l'accusent de propager des appels à la haine et de violer leurs CGU. Plus rare encore, Amazon, qui héberge Parler, a annoncé le même jour qu'il débrancherait ses serveurs dimanche 10 janvier à minuit, heure du Pacifique, au nom des mêmes raisons que le reste des Gafam. Une décision qui rappelle forcément le précédent 8chan, ce forum d'extrême droite "débranché" par son hébergeur Cloudflare en 2019... sans aucun effet sur sa communauté d'utilisateurs, qui s'était immédiatement trouvée un autre lieu de résidence. 

Conséquence de quatre ans de renforcement (contraint et forcé) des politiques de modération des grandes plateformes, cet alt-Internet structurellement libertaire (appelé alt-tech aux États-Unis) propose aujourd'hui tout un catalogue d'alternatives aux Gafam, garanties sans modération - PewTube, Telegram, Discord, 8kun, etc... Une dimension parallèle bouillonnante qui gagne en densité à mesure que les opérations de police s'intensifient sur les plateformes habituelles, selon une logique de vase communicant. Twitter, Facebook et les autres ne luttent pas contre la haine en ligne, elles s'en débarrassent, sous la pression des gouvernements,  en l'envoyant là où d'autres s'en occuperont- un système aussi hypocrite que le tri sélectif des déchets, mais appliqué aux idées. Dans le cas Trump/ Twitter, la décision est d'autant plus hypocrite  le modèle économique du réseau social, basé sur l'intensité et la durée des interactions de ses utilisateurs, est conçu pour mettre en avant les propos (et les utilisateurs) les plus polémiques. Et à ce jeu-là, personne ne faisait mieux que Donald Trump.

Un bémol, cependant : si la chasse aux extrémistes du web n'a qu'une efficacité relative sur la prolifération de leurs idées et leur capacité de structuration en communautés, la censure de leurs stars semble fonctionner. L'animateur d'Infowars Alex Jones et le polémiste Milo Yiannopoulos, poids lourds du web conservateur en 2016 et aujourd'hui totalement inaudibles, constituent deux cas d'école de deplatforming "efficace". (Et encore : le 11 janvier, on apprenait par le site Media Matters qu'Alex Jones, depuis sa plateforme Banned.video, avait organisé, encouragé et financé -à hauteur de 500 000 dollars- une partie des émeutes du Capitole, démontrant une fois encore sa capacité à mobiliser un groupe radicalisé.) Mais à quel prix? L'illusion d'un web social "propre", une bulle de filtre géante et hermétique, parfaitement modérée, qui épouserait tout le périmètre des grandes plateformes. En oubliant qu'à côté, sur un autre Internet tout aussi hermétique et tout aussi peuplé, d'autres idées s'échangent. Cet Internet existe déjà structurellement - il s'appelle le darknet, accessible à tout un chacun via le navigateur Tor. Chaque nouvelle censure radicalise un peu plus ses membres dans leur détestation de ce qu'ils perçoivent comme des corps qui veulent monopoliser de la pensée : les plateformes, les élus politiques, les journalistes, les syndicats...

Le mirage de l'espace public

Reste la question, plus large et autrement plus épineuse, du modèle de gouvernance des réseaux sociaux, dont le bannissement de Donald Trump par Twitter vient d'exposer violemment les dangers. Edward Snowden y voit  un  "tournant dans la guerre pour le contrôle de la parole numérique". La nouvelle a fait l'effet d'un électrochoc critique pour une partie de la classe politique, y compris en France.  Première concernée par un éventuel durcissement des règles, Marine Le Pen y voit une "dérive très grave" pour la démocratie, rapporte LCI, tandis que le vice-président de son parti, Jordan Bardella, appelle à résister "au coup d'État des Gafa et à l'ère post-démocratique effrayante qu'ils sont en train d'instaurer." Mais la grogne concerne tout l'échiquier politique, jusqu'au secrétaire d'État au numérique Cédric O, qui constate que "la régulation du débat public par les principaux réseaux sociaux au regard de leurs seuls CGU (conditions générales d'utilisation), alors qu'ils sont devenus de véritables espaces publics et rassemblent des milliards de citoyens, cela semble pour le moins un peu court d'un point de vue démocratique. (...) Au-delà de la haine en ligne, nous avons besoin d'inventer une nouvelle forme de supervision démocratique".

Cédric O met le doigt sur le problème. Ce 8 janvier, en censurant Trump, Twitter a fait la démonstration d'un immense pouvoir de régulation arbitraire et indépendant de toute procédure judiciaire. Les contre-exemples pullulent déjà : si les tweets de Trump sont un appel à l'insurrection, que dire de ceux d'autres chefs d'État, notamment celui d'Emmanuel Macron lorsqu'il tweete, le 16 août dernier, son soutien à l'insurrection biélorusse, ou demande le départ du président Loukachenko ? La discussion est sans fin, mais elle manque l'essentiel. Twitter, Facebook, Instagram sont des espaces structurellement paradoxaux : publics par leur utilité au corps social et politique, mais tout ce qu'il y a de plus privés dans le pouvoir absolu qu'ils possèdent sur leur propriété.

Dans ces espaces que le chercheur en sciences de l'information Olivier Ertszcheid appelle "semi-publics", l’État de droit n'a pas cours. Lorsque vous naviguez sur Twitter, vous êtes chez Twitter. Seul prévaut un droit privé, où l'entreprise interprète comme ça l'arrange des CGU qu'elle a écrites. En cas de litige, pas de droit de recours, pas de droits de la défense, pas d'appel. Twitter fait comme bon lui semble, depuis longtemps déjà -demandez à la rédaction du site Ruptures, labellisé "média d'État affilié à la Russie" sans la moindre explication. Entériner cette toute-puissance des plateformes au nom du "ils font ce qu'ils veulent", c'est légitimer l'existence d'une néo-féodalité, écrit Guillaume Champeau (sur... Twitter). C'est légitimer que le droit privé s'infiltre, petit à petit, sur les territoires -ici, la parole publique- jusque là régis par la justice d’État. Et à la fin, faire un pas supplémentaire vers les dystopies cyberpunk décrites par Neal Stephenson ou William Gibson, dans lesquelles des conglomérats privés (du numérique,notamment) ont achevé la conquête du champ régalien, tant dans la "vraie vie" que dans l'espace numérique (la dichotomie est déjà obsolète). Snowden a raison : la jurisprudence Trump marque un tournant dans le rapport de forces entre États et plateformes. En faveur de ces dernières. Et ça aussi, nombreux sont ceux qui l'avaient vu venir.

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