Tueur du Puy-de-Dôme : faut-il dire "forcené" ?
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Tueur du Puy-de-Dôme : faut-il dire "forcené" ?

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Est-il juste de parler de "forcené" à propos d'un homme violent envers sa conjointe, qui met le feu à leur maison et assassine trois gendarmes ? Féministes et chercheuses regrettent un mot "fourre-tout" qui "invisibilise les violences faites aux femmes". Revue de presse et analyse.

L'horreur, tôt ce 23 décembre au matin, dans tous les médias : trois gendarmes ont été abattus dans la nuit par un "forcené". Un drame survenu vers minuit à Saint-Just, une bourgade isolée du Puy-de-Dôme en Auvergne : dans un contexte de violences sur sa compagne, un homme a tiré sur les gendarmes qu'elle avait appelés au secours, réfugiée sur le toit de la maison. Trois des gendarmes sont morts, un quatrième est dans un état grave ; la femme est sauve. Alors que les réseaux sociaux s'émeuvent de la nouvelle, très vite, les féministes notent l'accent mis - dans les médias comme dans la communication gouvernementale - sur la mort tragique des gendarmes, aux dépends des violences conjugales subies par la compagne. Valérie Rey-Robert, militante féministe et autrice de l'essai Une culture du viol à la française, critique l'usage du mot "forcené".

les médias, forcenés du mot "forcené"

L'homme s'était retranché, armé, dans sa maison, avant d'y mettre le feu. Succinct, le mot "forcené" décrit ici l'homme violent devenu tueur. Il est utilisé pour la première fois dans une alerte AFP envoyée à 06h07, citant comme source le parquet du Puy-de-Dôme : "Trois gendarmes tués, un quatrième blessé par un forcené dans le Puy-de-Dôme (parquet)". ASI n'a pas su si le mot a été choisi par les journalistes de l'AFP, ou prononcé par l'entourage du procureur auvergnat. Il va immédiatement devenir le mot-clé de l'affaire pour l'agence de presse : l'AFP le réutilise dans son fil Twitter matinal à 07h58, et à 08h45 il apparaît dans une nouvelle dépêche : "Gendarmes tués à Saint-Just : le forcené retrouvé mort (Darmanin)". Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin vient en effet d'annoncer sur Twitter la mort du "forcené", un terme déjà utilisé dans le communiqué de deux pages du ministère de l'Intérieur, publié une heure plus tôt.

"Le mot a été employé par l'AFP et repris absolument partout sans être questionné," observe Valérie Rey-Robert auprès d'ASI. En effet, il se propage en moins d'une heure dans tous les médias : BFMTV et France Inter titrent sur les gendarmes "tués par un forcené" ; Le Figaro précise que "le forcené était «lourdement armé»" ; Le Parisien annonce que "le forcené a été retrouvé mort dans sa voiture" ; tandis que CNews, qui note que "l'opération pour retrouver le forcené a mobilisé 300 gendarmes". Idem dans le Huffington Post, France Bleu, France 24... Quant aux radios, Europe 1 et RMC ont repris en chœur et mot pour mot l'alerte de l'AFP.  

Quelques exceptions notables : Le Monde, d'abord dans un article tiré d'une dépêche AFP puis dans un article plus détaillé et sourcé du journaliste Nicolas Chapuis, ne fait presque jamais mention du mot "forcené" : il apparaît une seule fois dans le papier de Chapuis au quatrième paragraphe, bien après que soit expliqué le contexte ("intervention pour violences conjugales""situation de violences intrafamiliales"). Il est précisé également que l'homme était "connu des services de gendarmerie pour des problèmes de garde d’enfant" et "lourdement armé". De même, Libération réécrit la dépêche AFP en préférant parler du "tireur" et de "l'homme, auteur des tirs"... Mais fait tout de même le choix d'utiliser "forcené" comme surtitre. Au même moment, le mot explose dans les moteurs de recherche.

"invisibilisation des violences conjugales"

D'après le Larousse, un ou une forcené-e est "une personne en proie à une crise de folie ou qui n'est plus maîtresse d'elle-même", ou quelqu'un "dont la violence est intense, hors de mesure". Si cette deuxième définition correspond en effet en partie au tireur, décrit comme lourdement armé et prêt à tout y compris mettre le feu à sa maison ou viser des gendarmes, le mot pose deux problèmes aux féministes et chercheuses spécialisées dans les sujets de violences faites aux femmes : la dimension psychiatrique implique une non-responsabilité de l'individu violent, et le mot efface ici le contexte pourtant crucial des violences conjugales.

"Ce mot est plus souvent utilisé dans le cadre de prises d'otages, d'attaques à main armées, pour parler de personnes violentes qui poursuivent leur action malgré une forte présence policière," explique la sociologue Christelle Hamel, qui travaille sur les violences faites aux femmes à l'Institut national d'études démographiques (INED). Pour Myriam Hernandez Orellana, chercheuse à l'université Paris-Est Créteil sur les violences contre les femmes et la communication, parler de "forcené" est problématique : "Si l'auteur des tirs est fou, alors cela sous-entend qu'il n'est pas vraiment coupable. Parler de forcené, donc d'homme aveuglé par sa violence, cela occulte les faits." Pour Valérie Rey-Robert aussi, ce "mot fourre-tout" est dangereux car il comporte une "connotation de maladie mentale" : "On pense à forcené / aliéné," dit-elle. "Si c'est un forcené, donc un fou, qui a fait ça, alors le problème est individuel. Cela revient à dire : «Circulez, y'a rien à voir», alors que la question, c'est plutôt : «Comment en est-on arrivé là ?» Ce terme n'est pas journalistique parce qu'il n'est pas neutre." En détaillant la couverture médiatique, Myriam Hernandez Orellana s'est aussi étonnée des sources utilisées par les journalistes, "uniquement institutionnelles" : "Les féministes, les personnes qui travaillent sur la question, les associations de femmes victimes de violences n'ont pas été questionnées."

partie émergée de l'iceberg

Habituellement, explique Christelle Hamel, les autorités et les associations qui luttent contre les violences faites aux femmes comptabilisent les "victimes collatérales" : les enfants, la mère de la conjointe ou un voisin qui tente de s'interposer ou - plus rarement, dit-elle - une avocate ou un policier. "En cas de féminicide, il y a parfois des morts collatéraux," précise-t-elle. "On sous-estime la dangerosité des hommes violents envers l'entourage de leur épouse." Dans l'affaire du Puy-de-Dôme, les trois gendarmes décédés ne sont-ils pas des victimes collatérales ? En se concentrant avec d'innombrables détails sur la mort des gendarmes, en oubliant par exemple de raconter le sauvetage de la compagne réfugiée sur le toit alors que la maison brûle, les médias ne feraient-ils qu'étudier la partie émergée de l'iceberg ? C'est la thèse de Valérie Rey-Robert : "Les médias semblent considérer que la situation dégénère quand on tire sur les gendarmes. Moi, je considère que la situation dégénère bien avant."

Dans un long fil Twitter, elle est revenue sur les racines profondes de cet engrenage de violences. "Si les femmes victimes de violences (économiques, psychiques, psychos etc) étaient prises au sérieux et des moyens mis en place dès le début, il n'y aurait plus guère besoin de ces interventions à haut risque lorsque le féminicide va se produire ", écrit-elle. Et de conclure : "J'espère sincèrement que rien dans l'enquête ne prouvera que la dangerosité de cet homme était connue (mais comme toujours mésestimée) et que les gendarmes ont été envoyés au casse-pipe." Dans un tweet, l'élue parisienne et militante féministe Alice Coffin a également fait le lien entre le meurtre des trois gendarmes et les féminicides :"Mes pensées de chaque seconde aujourd’hui aux 93 femmes assassinées cette année, aux trois gendarmes tués cette nuit, aux milliers de proches que ces crimes ont aussi détruit.e.s."  On apprendra le 25 décembre que l'ex-épouse du tueur et mère de sa fille affirme avoir de nombreuses fois alerté la police, les gendarmes et l'Aide sociale à l'enfance : "J’ai même écrit à Marlène Schiappa [alors secrétaire d’Etat en chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes]. Rien n’a été fait. On m’a dit à chaque fois qu’il allait certainement se calmer."

Les médias semblent considérer que la situation dégénère quand on tire sur les gendarmes. Moi, je considère que la situation dégénère bien avant." - Valérie Rey-Robert

Pour Rey-Robert pousse plus loin la critique, même les médias ayant évité d'utiliser le mot "forcené" comme Le Monde ou Libération (journaux qui ont popularisé l'utilisation du terme de féminicide pour décrire les meurtres de femmes par leur conjoint ou ex-conjoint) ont omis de souligner les genres de l'agresseur et de sa victime, explique Valérie Rey-Robert. Le terme de droit de "violence sur conjoint", utilisé par Le Monde notamment, tout comme ceux de "violences conjugales" ou "violences intrafamiliales", sont insuffisants, dit-elle, puisqu'il s'agit ici de "violences faites aux femmes, commises par les hommes" . "C'est important de bien nommer les choses," note-t-elle, "car cela a un impact sur les gens." Impasse : il n'y a pas de mot simple pour caractériser les compagnons violents. "Pour quelqu'un qui a commis un féminicide, on pourrait dire «féminicidaire», mais pour des violences habituelles, c'est plus compliqué. Il faudrait dire «un homme habituellement violent sur sa conjointe»... Mais c'est très long." Christelle Hamel déplore elle aussi "l'absence de vocabulaire pour désigner les hommes violents" envers leurs conjointes, proches ou enfants. "On utilise des mots déconnectés de la réalité de la situation, comme forcené." 

Selon Valérie Rey-Robert, les médias couvrant les violences faites aux femmes doivent tenter de "se rapprocher au maximum de la vérité". Citons donc le titre impeccable de Nice Matin, qui restitue l'horreur de la situation en listant les faits, dans l'ordre : "Il bat sa conjointe, met le feu à la maison et abat trois gendarmes venus l'arrêter dans le Puy-de-Dôme." 

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