Réac, catho intolérant, imposteur ? Pierre Rabhi contesté par Le Monde Diplomatique
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Réac, catho intolérant, imposteur ? Pierre Rabhi contesté par Le Monde Diplomatique

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Une longue enquête du Monde diplomatique s'attaque à l'image de Pierre Rabhi, figure de l'écologie option "spiritualité et retour à la Terre". Des tendances qui cacheraient mal un certain conservatisme s’accommodant fort bien du néo-libéralisme, et l'absence de toute base scientifique à ses travaux. Retour sur celui à qui les médias ont donné une large tribune bienveillante ces dix dernières années.

Pierre Rabhi est-il un imposteur ? Le vieux paysan souriant au pantalon de velours , figure de l'écologie politique et du mouvement "Colibris", auteur de best-sellers et squatteur régulier de plateaux télévisés ou radio où il prône une "révolution intérieure" (et que nous avions rencontré en 2012), fait l'objet ce mois-ci d'un portrait-enquête (très) critique dans Le Monde diplomatique intitulé "le système Pierre Rabhi". Lui sont reprochés pêle-mêle son rapport avec des personnalités plus ou moins vichysso-compatibles, l'échec de son modèle agronomique qui exploite des travailleurs bénévoles, et ses liens avec des dirigeants de grandes entreprises. Sur Twitter, l'auteur de l'article pointe même le discours chrétien intolérant qu'il tiendrait à l'abri des micros des journalistes. Très loin de l'image du gentil papy prônant le retour à la terre et le lien avec la nature, d'habitude développée dans les médias.

"j'admire le divin"

"La puissance infinie de l’amour prôné par le Christ comme la plus grande énergie qu’un être humain puisse générer est à l’évidence la seule solution capable de redonner sens et pérennité à notre histoire." Citation du Pape François ? De mère Teresa ? De Christine Boutin ? En réalité, pas de chrétien célèbre derrière cette phrase, mais Pierre Rabhi. Dans le bulletin de l'association Les amis de Solan qu'il a fondée en 1995 pour soutenir les sœurs de ce monastère orthodoxe du Gard, qu'il aurait aidées à faire de leur lieu de vie "une sorte d'écosite expérimental d'intérêt général", comme il l'affirme sur le site de l'association, Rabhi adopte un ton étonnant. La citation a été pointée par le journaliste Jean-Baptiste Malet sur Twitter parmi d'autres citations de même source où le chantre de l'agro-écologie loue "l'intelligence divine que révèle la vie sous toutes ses formes" ou s'interroge sur "une puissance maléfique extraordinaire qui met de l'inhumanité en nous". La "seule solution" : cette phrase en particulier dénote d'un ton surprenant dans sa référence directe au Christ. Car jusqu'à présent, Pierre Rabhi s'est plutôt présenté comme areligieux, à de nombreuses reprises, même si les références au "divin" et à "la création" abondent dans son discours. Interrogé sur la question en 2011, celui qui a été élevé dans l'Islam du côté de sa famille biologique, et dans le catholicisme par sa famille adoptive -il a alors choisi de se convertir et de prendre le nom de Pierre- déclarait alors admirer "la vie, et en admirant la vie, j'admire le divin. Et donc il y a une dimension spirituelle qui est permanente." Difficile d'être plus clair.

Pour l'ancienne journaliste de Rue89 Sophie Caillat, qui a co-écrit un livre d'entretien avec Rabhi intitulé Il ne suffit pas de manger bio pour changer le monde, "il n'y a pas de nouveauté du tout" dans sa collaboration avec les sœurs de Solan. Même analyse du côté de Jade Lindgaard, journaliste spécialisée dans les questions environnementales pour Mediapart, qui a consacré en 2016 un long portrait critique à Rabhi, et souligne que des passages du film biographique qui lui est dédié, Au nom de la Terre, y ont même été tournés. On voit aussi le monastère dans son portrait dans l'émission "13h15 le samedi" du 7 octobre 2017 sur France 2, et la collaboration entre Rabhi et le monastère est affichée sur le site du paysan. Rien de secret, donc, même si la citation faisant référence au Christ est particulièrement catégorique.

Rabhi, un conservateur ?

Permet-elle cependant de lever le voile sur des accointances de Rabhi avec les conservateurs religieux, voire avec l'extrême-droite ? C'est en tout cas la critique faite par Jean-Baptiste Malet dans Le Monde diplomatique. Il y révèle une amitié, à partir des années 1960, avec Pierre Richard, médecin, écologiste avant l'heure, instructeur d'un chantier de la jeunesse sous Vichy. Une "expérience hygiéniste, nationaliste et paramilitaire" qui "l'influence durablement", écrit Malet. Surtout, Rabhi entretient "une relation" avec le monarchiste Gustave Thibon, loué par Maurras et selon Malet "l'une des sources intellectuelles de l'idéologie ruraliste de Vichy". "Dans le paysage éditorial français, Thibon a précédé Rabhi en tant que figure tutélaire du paysan-écrivain "enraciné" poursuivant une quête spirituelle au contact de la nature", détaille le journaliste. De quoi compromettre Rabhi ? Pas pour Fabrice Nicolino, ex chroniqueur d'Arrêt sur Images, qui publie sur son blog un long article de défense de son "ami" Pierre Rabhi. Ainsi, à propos de Thibon, il écrit : "Par des procédés casuistiques rebattus, Malet présente Thibon comme un soutien déclaré de Vichy, ce qui ne s’est pourtant pas manifesté pendant la guerre. A-t-il reçu, comme d’autres, la Francisque ? A-t-il écrit des mots d’épouvante dans la presse collabo ? Non, non et non." Sur son implication dans le régime de Vichy, on peut néanmoins noter que Thibon a bel et bien prononcé un discours sur l'autorité et le chef aux chantiers de la jeunesse de Vichy en 1942.

Quant à Rabhi lui-même, il a ouvertement tenu dans le passé des propos conservateurs. Comme cette phrase, tirée du livre d'entretiens Pierre Rabhi, semeur d'espoirs paru en 2013 chez Actes Sud : "Je considère comme dangereuse pour l'avenir de l'humanité la validation de la famille "homosexuelle", alors que par définition cette relation est inféconde". Dans une interview publiée par Reporterre la même année, il clarifie sa position. S'il se dit "plein de compassion à l'égard de ceux qui ont été victimes de discrimination et d'exaction", il estime qu'avec le mariage pour tou.te.s "on crée des phénomènes de société qui n'en sont pas." Il réaffirme aussi son opposition à la PMA, un "mécanisme de procréation artificielle" qu'il compare à "l'agriculture chimique" (sans s'exprimer sur le recours à la PMA pour les couples hétérosexuels), mais se dit favorable aux adoptions homoparentales. Une position essentialiste qu'il réitère à propos de l'égalité femmes-hommes, en 2018. "Il ne faudrait pas exalter l'égalité. Je plaide plutôt pour une complémentarité : que la femme soit la femme, que l'homme soit l'homme et que l'amour les réunisse", déclare-t-il dans une interview donnée au magazine Kaizen qui vise à diffuser les idées du mouvement Colibris, titrée "le féminin est au cœur du changement". Une naturalisation des rapports sociaux en continuité avec sa vision d'une nature idéalisée, dans laquelle l'intervention de l'humain à travers ses "produits chimiques" ne pourrait être que néfaste.

Le retour à une nature bienveillante semble donc être sa seule boussole idéologique. Pour le reste, "la notion d’injustice sociale n’apparaît presque jamais dans son discours. L’exploitation des travailleurs précaires non plus, alors qu’ils sont pourtant les premières victimes de l’exposition aux matières dangereuses pour la santé sur leur lieu de travail", notait Jade Lindgaard dans le long portrait qu'elle lui a consacré en 2016. La suite logique de l'esquive systématique des sujets clivants.  Lui qui fait l'apologie de la pauvreté comme les textes de l’Évangile - "Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous" - semble moins adepte de la version des Béatitudes par Saint-Luc qui lui, ajoute "Malheureux, vous, les riches !". Car des amis riches, Pierre Rabhi en a beaucoup, comme le soulignait une enquête de Vanity Fair.

interviews complaisantes

Patrons de grandes entreprises dont McDonald's ou Carrefour, actrices comme Marion Cotillard : Rabhi prend ses marques avec le star system depuis une dizaine d'années, quand il a commencé à bénéficier d'une communication professionnelle, mise en place par Cyril Dion, co-auteur du film Demain, et fondateur du mouvement Colibris, inspiré de la philosophie de Rabhi. "On a fait de plus en plus de médias, racontait-il à Vanity Fair, et des événements inédits, comme une intervention sur le campus de HEC pour l’université d’été du Medef et quelques tables rondes avec des banquiers. On a surtout professionnalisé les conférences, à raison d’une par semaine environ, et dégagé un petit salaire pour Pierre [il perçoit aujourd'hui 1 200 euros à chacune de ses interventions]." Une stratégie qui paye. Si Rabhi s'est vu consacrer des reportages télévisés dès les années 1980, c'est surtout depuis le début des années 2010 qu'il bénéficie de longues interviews radio ou télé, dont on peut dire qu'elles lui apportent généralement peu de contradiction. Ainsi de Jean-Jacques Bourdin qui le reçoit le 16 octobre 2015 sur RMC. "Qui êtes-vous ?" lui demande le journaliste, qui reste tout au long de l'interview sur des questions d'ordre personnel, ou sur des considérations générales. "vous vous êtes éloigné de toute technologie ?" "Aujourd'hui, vous partagez le progrès ?" "Vous défendez la modération..." "Vous êtes militant ?" En réponse, forcément, Rabhi raconte son histoire et ou développe des considérations vagues sur "la Terre qu'on est en train de tuer." Même refrain en octobre 2017,  au micro de Léa Salamé sur France Inter. Là encore, les grands principes sur la "nécessité de la modération", la "quête du bonheur" ou "l'harmonie avec les lois de la vie" se succèdent, sans propos très précis ou prise de position risquée. Rares sont les journalistes qui remettent en cause son discours "angélique sur la nature", comme Géraldine Muhlmann en octobre 2014 dans Les grandes questions sur France 5, qui l'interpelle sur "la nature" qui est "dangereuse", citant "virus" et "bactéries". "Ce sont eux qui ont inventé l'arme atomique ?" évacue Rabhi d'une pirouette.

Surtout, ses résultats concrets ne sont jamais interrogés. Dans son enquête pour Le Monde diplomatique, Malet remet en cause les principes agronomiques sur lesquels Pierre Rabhi fonde son modèle. Son système, la biodynamie, est issu de l'anthroposophie, une pseudo-science. D'ailleurs, note Malet, son travail dans la région du Sahel dans les années 1980 a été vivement critiqué par un grand écologiste et agronome, René Dumont. Pierre Rabhi, écrivait-il dans son expertise du centre dirigé par Rabhi en 1986, "enseignait encore que les vibrations des astres et les phases de la Lune jouaient un rôle essentiel en agriculture et propageait les thèses anti-scientifiques de Steiner, tout en condamnant Pasteur." 

Si Rabhi a acquis une certaine notoriété, ce n'est pas seulement grâce à ses principes spirituels, mais aussi en tant que pionnier de l'agro-écologie. Mais sur quoi se fonde son expertise ? L'infrastructure d'agro-tourisme des Amanins dans la Drôme, fondée par Rabhi et l'entrepreneur de la plasturgie Michel Valentin n'a jamais été expertisée, mais n'atteint pas l'auto-suffisance alimentaire, alors même qu'elle bénéficie du travail bénévole de plus de 150 volontaires chaque année... bien loin des conditions de travail de la plupart des agriculteurs. Même situation au Mas de Beaulieu fondé par l'association Terre et humanisme, anciennement Les Amis de Pierre Rabhi, que le groupe ardéchois de l'Association française pour l'information scientifique avait visitée en 2012, concluant à un grand amateurisme. Pas de quoi pavoiser a priori. Mais peu importe, puisque Rabhi ne s'embarrasse de toute façon guère de citer des travaux scientifiques ou les résultats concrets de son travail. Pourquoi pas, mais dans ce cas, ne faudrait-il pas préciser au public que ses préceptes, si louables soient-ils, restent tout à fait théoriques ?

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