LCI remplit ses quotas de gauche la nuit
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LCI remplit ses quotas de gauche la nuit

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Si votre insomnie vous a poussé à zapper sur LCI entre 1h et 4h du matin ces dernières semaines, vous avez peut-être eu l’impression étrange d’entrer dans une autre dimension, où les interviews politiques se suivent... et se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Comptages et explications.

"Bonjour Yannick Jadot !" Le 20 novembre, le dirigeant des Verts était l'invité de l'Interview politique, émission diffusée à 8h15 dans la matinale de LCI, et animée par Adrien Gindre. Jusqu'ici, aucun souci : l'émission repasse en fin de soirée, comme à l'habitude de la chaîne. Mais durant les premières heures du lendemain, bien avant que le soleil ne se lève, le jingle de l'émission retentit à nouveau. Il est 2h12 du matin ce 21 novembre et LCI se lance dans un marathon écolo : ce ne sera pas une, ni deux, ni trois, mais bien neuf (9 !) rediffusions successives de l'intervention de Jadot. De 2h12 à 4h39 du matin, les fans ont pu se délecter de 9 x 16 minutes de Jadot. De même, allumer LCI au petit matin les 22, 23 et 24 novembre revient à vivre un jour sans fin, avec la même interview. Rebelote le 22 novembre : Adrien Gindre accueille Yannick Jadot pas moins de onze fois entre 1h55 et 3h57 ! Les 23 et 24, le leader écolo est toujours là, rediffusé respectivement 7 et 4 fois. Bref, nous avons compté que la même interview était passée 31 fois en quatre nuits. LCI : l'information en continu (voir montage ci-dessous).

L'astuce, peu discrète, est rapidement soulevée par les téléspectateurs les plus assidus. "Yannick Jadot en boucle sur LCI depuis 3 nuits , vous vous êtes découvert une fibre bobo écologiste ?" s'amuse un Twitto en apostrophant la chaîne, qui n'abandonne pas pour autant la pratique. A partir du 25 novembre, c'est l'Insoumis Alexis Corbière qui prend la place de Yannick Jadot au micro d'Adrien Gindre (après son direct du 24 au matin).

Neuf fois Alexis Corbière

La chaîne serait-elle en retard sur le temps de parole accordé à certains partis politiques  ? C'est en tout cas l'explication discrètement avancée par un journaliste de LCI à ASI. Il a découvert la pratique en jetant des regards au direct pendant son travail de nuit. "Un jour, en arrivant tôt, j'ai vu Corbière à l'antenne," se souvient-il. "Il y était encore 1h30 plus tard... je suis allé en régie signaler le problème. On m'a dit : « Oui, c'est normal, on l'a diffusé neuf fois cette nuit, on a du temps à rattraper pour les quotas du CSA. » Il n'était pas du tout étonné."

Selon le règlement du Conseil supérieur de l'Audiovisuel pour garantir le pluralisme politique, mis à jour en 2018, les temps d’interventions télévisées des personnalités politiques doivent être comptabilisés et communiqués par le CSA aux deux chambres du Parlement. Les règles stipulent que "le pouvoir exécutif se voit réserver un accès à l’antenne correspondant au tiers du temps total d’intervention" et que "le reste du temps total d’intervention est réparti selon le principe d’équité entre les partis et mouvements politiques qui expriment les grandes orientations de la vie politique nationale". L'organisation prône une "approche quantitative", sans préciser si les horaires de diffusion - prime time contre petit matin - pèsent dans la balance. 

Une chaîne d'information en continu comme LCI doit donc veiller à respecter un équilibre du temps de parole des invités. En 2019, LCI faisait figure de mauvais élève dans le rapport annuel du CSA sur le temps d'intervention des personnalités politiques, avec plus de 74% du temps d'antenne offert au parti présidentiel, soit deux fois plus que prévu par les règles - à titre de comparaison, les autres chaînes d'info ne dépassaient pas les 41 % de temps de parole de l'exécutif. Cet automne, Europe Écologie Les Verts a déclaré boycotter les invitations de CNews à la suite du maintien d'Eric Zemmour à l'antenne, et a encouragé les autres partis à suivre leur exemple : cela risque de contribuer à faire de la chaîne le cancre de 2020, alors même que son péché mignon et principale source d'audience, le débat d'opinion, est déjà un casse-tête à réguler pour le CSA, selon Le Figaro.

confusions nocturnes

La pratique consistant à diffuser massivement des émissions censées "rattraper les quotas" d'une chaîne aux yeux du CSA n'a rien de neuf. Dès 1997, TF1 se faisait épingler pour avoir contourné la règle des "60/40" - qui veut que 40 minutes de diffusion de programmes américains soient équilibrées par 60 minutes d'émissions européennes - en diffusant des programmes français au milieu de la nuit afin de pouvoir abreuver les téléspectateurs de séries américaines tout le samedi après-midi. Déjà à l'époque, Libération notait que la chaîne s'était dotée d'un logiciel "spécial quotas" pour gérer les règles complexes du CSA. Depuis sa privatisation en 1987, le groupe TF1, dont fait partie LCI, s'est aussi engagé auprès du CSA à diffuser annuellement 14 spectacles vivants et 10 heures de concerts. "Une obligation dont elle s'acquitte toujours... mais la nuit," observait BFM Business en 2016, l'année où le CSA créait un "permis à point" pour alléger les quotas des chaînes dès lors qu'ils étaient remplis aux heures de grande écoute. En 2018, une enquête s'interrogeait sur le "gaspillage" qu'induit la diffusion tardive voire nocturne de films et de programmes produits ou co-produits par les chaînes elles-mêmes, pour respecter les quotas de production française et européenne. Comme TF1 - encore eux ! - ou France Télévisions.

Équilibrer le temps de parole n'a certes rien d'évident, mais diffuser une interview en boucle nuitamment relève des grands moyens. Un Olivier Véran en prime time vaut-il onze fois la même interview de Yannick Jadot en une nuit ?
"Ce n'est pas très classe, mais c'est rare," précise le journaliste de LCI. "C'est la première fois que je vois ça en plusieurs années de maison." Le CSA, contacté, n'a toujours pas répondu aux questions d'ASI. 

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