Nice : comment CNEWS a ignoré son image de Geneviève Legay
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Nice : comment CNEWS a ignoré son image de Geneviève Legay

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Samedi 23 mars, les spectateurs de CNEWS ont assisté en direct à la charge policière ayant entrainé de multiples fractures à Geneviève Legay, porte-parole septuagénaire niçoise de l'association ATTAC. "Cette dame n'a pas été en contact avec les forces de l'ordre" selon Emmanuel Macron. Les images diffusées par CNEWS permettent de remettre en cause ses affirmations. Malgré tout, la séquence n'a pas été exploitée par la chaîne. Ou comment CNEWS a eu un scoop... sans sembler s'en rendre compte.

Comme toutes les autres chaînes d’info en continu, CNEWS a mis à nouveau en place un dispositif spécial pour ce nouvel acte des Gilets jaunes. Ce samedi 23 mars, c’est Nice qui a eu le droit à sa couverture spéciale : outre l'appel national à converger vers la ville, c'est aussi à Nice que le président chinois Xi Jinping a atterri dimanche, ce qui explique la mise en place d'importants dispositifs policiers et les arrêtés d'interdiction de manifester dans certaines zones. Dès samedi matin, une équipe de CNEWS était sur place pour suivre les événements minute par minute.

Premier incident lorsque des personnes se sont rassemblées en fin de matinée sur la place Garibaldi, où il est interdit de manifester. CNEWS passe alors en duplex avec son correspondant sur place (dont on ignore le nom, un choix de la rédaction en chef suite aux agressions et intimidations de certains Gilets jaunes envers les journalistes des chaînes d'info en continu). Il est 11h40, et on peut déjà apercevoir Geneviève Legay, militante d'ATTAC, drapeau arc-en-ciel altermondialiste et gilet jaune à la main. Quelques minutes plus tard, on assiste en direct à la charge des policiers. Les caméramen sont bousculés. Une fois l’image stabilisée, on reconnaît Geneviève Legay, étendue au sol, à côté de son drapeau et de son gilet jaune. Sur l'écran, le bandeau devient rouge et indique "Premier heurt à Nice".

Sur les images de la charge, que nous avons regardées au ralenti et à plusieurs reprises, on voit un policier pousser une personne tenant à la main un gilet jaune. La caméra choisit ensuite un autre axe, mais quand elle filme à nouveau le cordon de policiers, on voit Geneviève Legay à terre. L'endroit où se tient la septuagénaire juste avant la charge, devant le poteau qu'elle va heurter en tombant, est très exactement celui où, dans l'autre image, on distingue une personne poussée par un membre des forces de l'ordre avec ses mains. Et c'est encore sur ce coin précis de la rue qu'on voit peu après Geneviève Legay étendue par terre, visage ensanglanté. Point important : elle tenait à la main son gilet jaune juste avant la charge. Et c'est bien une personne tenant un gilet jaune à la main qui est poussée par le policier, même si on ne distingue pas son visage. Cet enchaînement d'images suggère que, contrairement aux propos d'Emmanuel Macron (Geneviève "n’a pas été en contact avec des policiers"), c'est bel et bien un membre des services de police qui l'a poussée. 

Mais le moment ne semble pas particulièrement crucial pour le présentateur, Thomas Lequertier. En plateau, il précise que les lieux font l'objet d'une interdiction de rassemblement. Pendant ce temps, en image de fond, on voit la militante au sol entourée de policiers.

Midi : changement de présentateur, Thierry Fréret s'installe en plateau. Aucune indication n'est donnée sur l’état de santé de la blessée avant 12h20, où il sera indiqué, lors du duplex, "qu’une femme a été emmenée à l'hôpital". Pas plus de précisions. Pourtant, d'autres médias s'intéressent durant l’après-midi au cas de Geneviève Legay. Dès 13h30, Le Parisien et Nice-Matin parlent d’une femme "sérieusement blessée". Pendant ce temps, sur CNEWS, un bandeau indique : "Une femme de 75 ans est tombée dans un mouvement de foule lié à l’évacuation de la place Garibaldi, elle a été hospitalisée", sans faire le lien avec les images du matin. Lors du duplex de la chaîne à Nice, à 14h17, il n’est aucunement fait mention de la militante septuagénaire. 

A 14h30, l’envoyé spécial explique brièvement que "lors du mouvement de foule, une femme de 75 ans est tombée et a été blessée légèrement". A 15h48, il nous apprend qu’il n’y a "aucun blessé grave, heureusement"Dernier duplex niçois de la journée à 16h19, où il est expliqué que "tout se déroule dans le calme". Pour aucun de ces duplex, CNEWS n'utilise l’image de la charge policière qui a causé les multiples fractures de Geneviève Legay, pourtant diffusée en temps réel sur la chaîne. 

rien sur le site avant le lendemain

Sur le site de la chaîne, aucun contenu n'est consacrée à la septuagénaire avant le lendemain, dimanche 24 mars. Les articles expliquent qu'une plainte sera déposée, donnent la parole au procureur de Nice, ou encore diffusent une interview de Legay réalisée avant qu'elle ne soit blessée, mais aucun article ne comprend la vidéo de la charge policière diffusée samedi à 11 h 40. Un article montrera bien cette charge policière, mais sous un angle de vue différent, ne permettant pas de voir la militante.

Lorsque l’un des portes paroles d’ATTAC, Raphaël Pradeau, annonce à 18h20 sur Twitter que la militante souffre de nombreuses fractures, la chaîne ne juge pas utile de traiter du sujet. A ce moment-là, la priorité est à la dispersion de la manifestation parisienne.

Il faudra attendre 21 heures pour revenir à Nice. La présentatrice Nelly Daynac explique alors que la journée “a commencé de manière un tout petit peu mouvementée”. A cette heure-là, on  connaît pourtant l'état de Geneviève Legay (via le porte-parole d'ATTAC). Le journaliste de CNEWS en duplex de Nice explique qu’il n’y a "aucun incident sérieux à signaler" (rappelons que depuis 13H30, plusieurs médias parlent d'une femme "sérieusement blessée"). En plateau, Dominique de Montvalon ose dire qu’il y a eu tout de même “quelques incidents” ; il est contredit par la présentatrice : “Je ne sais même pas si on peut parler d’incident”. Elle précise alors "qu’une femme a été renversée ceci dit", mais "visuellement, c’est pas aussi choquant que ce qu’on a pu voir" (on ignore si elle parle des images du matin ou des images de blessés depuis le début du mouvement). D'autant que les images n'ont toujours pas été rediffusées. 

21h26 : première rediffusion

A 21h26, CNEWS rediffuse enfin, pour la première fois, les images de la charge policière, environ 9 heures après l'incident. Mais ce ne sera que pour une vidéo de fond. Le sujet discuté en plateau par Dominique de Montvalon n’est pas celui-là : on débat de manière générale de cette journée de mobilisation. La vidéo de la charge disparaît de l’écran pour laisser place à la vidéo de la militante étalée au sol, en sang, avant l’arrivée des pompiers. Là encore, no comment, rien à signaler, ou à discuter, selon les personnes en plateau. L'éditorialiste parle des manifestations de Toulouse et Bordeaux. 

CNEWS avait donc les clés de cette affaire entre ses mains. La séquence filmée lors de la charge de la police permettait de faire un lien entre la chute de Geneviève Legay et les forces de l'ordre. Malgré cette séquence d'une importance capitale, il faudra attendre 21 heures pour qu'elle soit rediffusée, sans pour autant être analysée. Les duplex nombreux de la chaîne à Nice ne font pas du tout mention de la militante blessée gravement, ou bien n'informent pas de la gravité de ses blessures, alors que des informations à ce sujet sont disponibles depuis 13H30. Tout se déroule bien, aucun incident... Il ne  s'est rien passé pour les journalistes de CNEWS. 

A propos de cette affaire, Emmanuel Macron a suscité la polémique lundi en souhaitant à Geneviève Legay, dans une interview à Nice Matin, un "prompt rétablissement ", mais aussi, "peut-être, de la sagesse", rappelant que la militante n’avait rien à faire, compte tenu de son âge dans le périmètre d’interdiction établi par la préfecture de Nice. "Pour avoir la quiétude, il faut avoir un comportement responsable."

BFM et france 3 à la traîne

Lors de l’incident filmé également en direct sur BFM (mais sans l'image du policier poussant la militante), Dominique Rizet, consultant police-justice, commente “ce n’est pas vraiment une charge, c’est une avancée, une charge c’est beaucoup plus violent”. Il n’est pas fait mention immédiatement d’une personne au sol. Il faut attendre une heure, à 12h42 lors d’un duplex avec Nice, pour que le bandeau indique “Nice : 6 interpellations et un blessé”. La journée voit s'enchaîner plusieurs duplex, où on indique que “ça se passe bien du côté de Nice”

Dans le JT de France 3 Côte d’Azur, la journaliste en duplex indique qu’une personne est tombée sans préciser qu’elle a été emmenée à l'hôpital. Dans l'édition du soir, un reportage sur les rassemblements “officieux” explique qu’une militante est tombée, “blessée finalement sans gravité”. Une version qui colle avec celle de Christian Estrosi, maire de Nice. Même si à cet instant, un porte-parole d’ATTAC et différents journaux, dont Nice-Matin, permettent de savoir que Geneviève Legay souffre de plusieurs fractures graves. 

Olivier Théron, rédacteur en chef de France 3 Côte d’Azur, s'est rendu compte du décalage. Il explique le lendemain, dimanche 24 mars, qu'"il est de notre devoir de journaliste de ne pas tout prendre pour argent comptant." Il insiste sur les "différences entre les propos de Christian Estrosi et la réalité du terrain." Pourtant, il ne revient pas sur le reportage de la veille (JT du soir), qui évoquait des blessures, "sans gravité". Il conclut tout de même en rappelant qu'"il faut qu'on dise les choses sur France 3 Côte d'Azur".

TOUT LE MONDE NE VOIT PAS LA MÊME CHOSE

Une image prise par un photographe de l’agence AP a également été relayée et interprétée. La photo est prise quelques instants après le geste du policier, visible sur les images de CNEWS. On peut voir sur cette photo que Geneviève Legay tombe dans la direction dans laquelle pousse le policier, comme l'explique Checknews. En mettant donc la photographie en relation avec les différentes vidéos disponibles de la charge, ces éléments viennent appuyer la thèse d’une responsabilité directe des forces de l’ordre.

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