Mensonges de Darmanin : les médias s'en balancent
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Mensonges de Darmanin : les médias s'en balancent

Le ministre de l'Intérieur accuse Mediapart... et se trompe

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Gérald Darmanin s'est trompé par deux fois, au micro de France Info le 24 août : le colonel Steiger, qui a démissionné suite à des révélations de Mediapart, a bien été condamné "définitivement" par la justice pour violences conjugales. Et Mediapart n'a jamais omis de préciser que son ex-compagne avait été condamnée en première instance. Tour d'horizon d'un "double mensonge" ministériel peu repris et peu vérifié... et des imprécisions dont il est coutumier.

La justice a-t-elle bien condamné le colonel Steiger de "façon définitive" ? Gérald Darmanin n'a pas l'air très sûr, alors il joue sur les mots. Le 24 août au matin, le ministre de l'Intérieur était invité dans la matinale de Franceinfo pour réagir à la démission du colonel Eric Steiger, gendarme promu en Nouvelle-Calédonie qui s'est vu forcé de quitter ses fonctions après les révélations de Mediapart, le 18 aoûtsur sa condamnation pour violences conjugalesCondamnation définitive, écrit Mediapart : "Condamné en première instance, en février 2020, à six mois de prison avec sursis, pour avoir, à l’égard de son épouse, commis de novembre 2017 à juin 2018 des violences physiques et psychologiques (...), ce haut gradé de la gendarmerie a vu, le 28 mai, sa peine réduite à 6 000 euros d’amende par la cour d’appel de Paris. Dans leur jugement, les magistrats confirment sa culpabilité pour « violences volontaires sur conjoint »." 

Darmanin joue sur les mots

Il est environ 8 h 40 ce 24 août lorsque le ministre de l'Intérieur, interrogé sur la démission de Steiger, lance l'attaque au micro de Franceinfo : "Je n'ai pas lu dans le dossier ce qu'a sorti le journal - je mets des guillemets - Mediapart. D'abord parce qu'il n'a pas été condamné à la prison ferme, ni avec sursis." Le journaliste Marc Fauvelle précise : "En première instance, si, mais pas en appel." Sa réponse irrite Darmanin, qui répète, en jouant sur les mots : "La justice n'a pas condamné, en prison avec ferme ou avec sursis, le colonel Steiger, de façon définitive. Je reprends les mots. Je ne suis pas pour la chasse aux sorcières, je déteste la chasse à l'homme ou à la femme." Marc Fauvelle rebondit : "Il y a six mois de prison avec sursis en première instance, jugement qui a été modifié en appel. Il n'y a plus de prison avec sursis, je le précise. C'est ce qu'a écrit Mediapart."

A l'antenne de Franceinfo, le ministre de l'Intérieur affirme aussi que l'ex-épouse de Steiger "a également été condamnée, ce que n’a pas souligné le journal Mediapart". L'article du 18 août du dit "journal" le stipule pourtant noir sur blanc : "Reconnue coupable de violences en première instance, Sophie [l'ex-épouse de Steiger] a été relaxée, en appel." Elle s'en explique d'ailleurs dans l'article : "Ma faute a été de m’être débattue lorsqu’il m’a frappée. Une fois je l’ai fait tomber de sa chaise et une autre fois, je l’ai giflé."

Contacté par ASI, le ministère de l'Intérieur cite la nouvelle règle introduite par Darmanin, qui veut que "les policiers et les gendarmes condamnés de manière définitive à de la prison ferme ou du sursis pour violences intrafamiliales (...) ne pourront exercer de mission au contact du public". Ce "qu’a souhaité expliquer le ministre lors de son interview sur Franceinfo", c'est que le cas spécifique du colonel Steiger "a conduit à prendre une décision qui va au-delà de cette règle", nous dit-on, sans répondre à notre question (Darmanin avait-il bien lu l'article de Mediapart ?) C'est à dire que Steiger a dû démissionner, même si sa condamnation définitive n'implique ni prison ferme ni sursis. Lorsqu'on l'interroge sur la méthode du ministre, qui remet en question la parole d'une victime de violences conjugales en direct à la radio, le ministère nous assure que "le ministre porte une attention particulière aux victimes".

Mediapart dénonce un "double mensonge"

Forcément, ces imprécisions du ministre, couplées à la petite phrase sur les guillemets, n’ont pas plu à l’équipe de Mediapart. "Il est sidérant qu’un ministre, Gérald Darmanin, puisse mentir de manière aussi éhontée, au mépris de tout, à l’antenne du service public," se désole Fabrice Arfi. Journaliste au pôle Enquêtes, Antton Rouget a dénoncé sur Twitter un "double mensonge du ministre" avant de re-partager les "17 enquêtes sur Darmanin" qu’a publié Mediapart en ajoutant : "Nous, on ne met pas de guillemets à abus de pouvoir." Dans un article indiquant que Darmanin "ment à répétition", leur collègue à Mediapart, Matthieu Suc, écrit : "Qu’un ministre de la République vienne sur le service public enfiler les mensonges, comme d’autres les perles, à propos d’une affaire d’intérêt général doit interroger sur la conception de la morale politique du locataire de la place Beauvau."

"C’est notre rôle de pointer quand un ministre ment," explique Matthieu Suc à ASI. "Darmanin est un ministre de la République, régalien qui plus est, qui va sur une chaîne publique pour y proférer des mensonges et minimiser la parole de la victime au sujet des violences conjugales." Et Darmanin lui a "déjà fait le coup" l’an dernier, lorsque Mediapart révélait de possibles failles des renseignements territoriaux, alertés avant l’assassinat de Samuel Paty de menaces postées en ligne. Devant le Sénat, Darmanin avait accusé l’article de Mediapart d’être "mensonger" en mettant en cause la plateforme gouvernementale de signalement Pharos, alors que Mediapart indiquait au contraire que Pharos avait bien transmis le signalement d'un compte Twitter à la DGSI. Il faut dire qu'entre Darmanin et Mediapart, le torchon brûle depuis un moment : en 2020, le ministre a même perdu un procès en diffamation contre Mediapart (il avait déposé plainte à la suite de révélations sur sa villa de vacances louée à un repris de justice corse).

Fact-checkings peu nombreux

Parmi les articles reprenant les dires du ministre sur Stieger à l'antenne de Franceinfo, très peu précisent qu'ils sont erronés. Dans une première version de son article, publié juste après l’interview du ministre (et toujours lisible sur l’Internet Archive), le site de Franceinfo n’incluait ni lien vers Mediapart, ni fact-checking des propos de Darmanin ; les rectifications en direct du journaliste Marc Fauvelle ne sont pas mentionnées dans cet article. Ce n’est que lors d’une mise à jour le 25 août après-midi, soit plus de 24 h après publication, que l’article de Franceinfo ajoute dans le dernier paragraphe : "Mediapart précise par ailleurs qu'il a bien mentionné que l'épouse du colonel Steiger a elle-même été reconnue coupable de violences en première instance. Mais qu'elle a été relaxée en appel." La plateforme de fact-checking Vrai ou fake de Franceinfo ne s'en empare pas non plus - alors même qu'elle a fact-checké d'autres propos de Darmanin ce même jour (sur les caméras à Marseille et Tourcoing). France Inter aussi a fact-checké une autre affirmation du ministre, celle sur des pays qui auraient fait marche-arrière sur la légalisation du cannabis, déclarée sur BFM TV - mais pas non plus ses propos erronés concernant Steiger. Il faut dire que Darmanin donne beaucoup de travail aux rubriques de fact-checking. 

Plus étrange : un article de RTL titré "Darmanin défend le colonel Steiger, condamné pour violences conjugales" et publié le 24 août à 12 h 36, a carrément disparu du site. La page affiche désormais une erreur 404, mais l’article était encore consultable le 25 août grâce au cache de Google. Il ne comporte pourtant pas d'erreur, précise bien la peine de sursis en première instance puis l'amende en appel ainsi que le fait que Mediapart n'a pas omis la condamnation de l'ex-épouse en première instance.

L’article est mis à jour à 13 h 35, puis dépublié dans la journée. Contacté par ASI, l'auteur de l'article explique ignorer les raisons de cette dépublication, décidée unilatéralement par sa hiérarchie. Mystère. 

"Grande cause du quinquennat, MDR"

Le Huffington Post, CheckNews et Madmoizelle sont les trois seuls médias à véritablement vérifier et contredire les propos du ministre. Le Huffington Post, le 24 août à 17 h 14, constate tout de suite que "dans le premier article de Mediapart, il est effectivement fait mention de la condamnation de l’ex-épouse d’Éric Steiger en première instance et de sa relaxe" et cite le journaliste de Mediapart Antton Rouget qui précise que le colonel Steiger a "reconnu les faits devant la cour d'appel"CheckNews (Libération) publie son analyse le 25 août : si la citation de Gérald Darmanin telle que tweetée par Franceinfo est "tronquée" (puisqu'elle n'inclut pas la nuance de condamnation : prison avec sursis ou amende), "d’autres propos du ministère sont bien faux, et sans discussion possible, notamment quand il suggère que Mediapart aurait omis de préciser que le colonel n’a finalement pas été condamné à une peine de prison. C’est inexact." Mais CheckNews ajoute à la confusion en s'emmêlant les pinceaux : au lieu d'écrire que le colonel a été condamné à de la prison avec sursis, le site écrit que "le gendarme a bien été condamné à de la prison ferme dans un premier temps (ce qui est faux, puisqu'il s'agit d'une peine avec sursis), avant d'affirmer, correctement cette fois, que "c’est parce que le colonel Steiger a finalement reconnu les faits de violences sur sa femme qui lui étaient reprochés que sa peine de prison avec sursis a été réduite à une amende entre la première et la deuxième instance".

Le magazine en ligne Madmoizelle met à jour son article du 19 août sur Steiger, afin d'y ajouter les propos de Darmanin sur Franceinfo, qualifiés de "plus qu'approximatifs". La journaliste Maëlle Le Corre écrit : "Gérald Darmanin a mentionné le fait que l’ex-femme du colonel avait également été condamnée pour violences (...) Manque de bol, cela est bien évoqué dans le premier volet des révélations du média en ligne, mais le ministre de l’Intérieur ne semble pas s’embarrasser de ce genre de détails." 

Ces mensonges ternissent l'image d'un ministre qui se dit soucieux de la lutte contre les violences faites aux femmes, comme l'a ironiquement fait remarquer Madmoizelle dans l’adresse HTML de son article : "Grande cause du quinquennat, MDR". L'association de défense des droits des femmes Nous Toutes a également pointé la dissonance cognitive du ministère de l'Intérieur : "Comment faire confiance aux institutions pour traiter les violences si elles ne sont même pas capables de le faire avec leurs propres agent‧e‧s ?" Pour Nous Toutes, il est de la responsabilité de Franceinfo de publier un rectificatif :  tous les médias qui se sentent responsables d'informer la société sur les violences, il en va aussi de votre responsabilité de ne plus laisser des responsables politiques utiliser vos antennes ou vos colonnes pour soutenir des agresseurs, inverser la culpabilité et véhiculer des idées fausses."

Darmanin, "serial mythomane"

Non seulement Gérald Darmanin est un habitué des imprécisions, voire du mensonge pur et simple, mais il est aussi rarement contredit en direct. Résultat : après chaque fausse info déblatérée par le ministre, les médias publient une avalanche de fact-checks, et le cycle recommence. En janvier, le site Regards soupirait : "Le ministre de l’Intérieur ment éhontément, et tout le monde s’en fout." 

En décembre 2020, selon le décompte de Regards, Gérald Darmanin a menti au moins huit fois : en prétendant que les policiers n'avaient pas la vidéo de Michel Zecler publiée par Loopsider (c'était faux) ; en déclarant avoir versé 20 000 euros de ses deniers à la SPA (ce n'était pas son argent) ; en assurant au Sénat recevoir tous les syndicats de police (faux : VIGI n'était pas invité) ; en prétextant un avis favorable de la CNIL sur un projet de fichage (il avait ajouté des dispositions importantes après le rendu de l'avis de la CNIL) ; en soutenant qu'un jeune homme avait été agressé au motif qu'il était fils de policier (c'était faux) ; en rendant hommage à un policier tué par un "chauffard" (c'était en réalité une voiture de la BAC) ; en maquillant les chiffres d'une interpellation ; en affirmant avoir viré un agent de police qui portait un écusson nazi (il avait juste bloqué sa promotion) ; ou encore en citant un chiffre sans source sur les mariages forcés. Dès 2019, avant d'être nommé à Beauvau, l'AFP le contredisait et CheckNews démontrait qu'il tenait des propos "trompeurs". Et puisqu'hormis Mediapart, Regards et quelques autres, les médias ne couvrent pas sa tendance à la mythomanie, pourquoi se priverait-il ?

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