Marie s'infiltre derrière le rêve dubaïote
article

Marie s'infiltre derrière le rêve dubaïote

Offert par le vote des abonné.e.s
L'humoriste Marie s'infiltre, connue pour ses provocations et ses caméras cachées, a réalisé une série de vidéos sur l'envers du décor de Dubaï. Derrière le cadre idyllique souvent décrit dans les médias, elle tacle, par la satire, la vanité des influenceurs, la prostitution endémique et les conditions de travail des ouvriers immigrés.

D'un côté un bâtiment exigu en béton et de vétustes toits en tôle, où des vêtements sèchent sur des rambardes. Dans ce "camp de travail", s'entassent plusieurs dizaines d'ouvriers immigrés, venus travailler dans les chantiers titanesques de Dubai. De l'autre une maison luxueuse de 600 mètres carrés, avec ses volumes interminables et ses deux salles à manger. Au sol crasseux de la cuisine du "labour camp", répond celui immaculé de la cuisine de la demeure, au mobilier design. Dans les sanitaires décrépits que se partagent les ouvriers, des traces d'excréments recouvrent le sol. Ils s'entassent à six dans des chambres de 10 mètres carrés, quand  l'immense chambre de la maison s'ouvre sur une vaste et luxueuse salle de bains

Ainsi commence la dernière vidéo de l'humoriste Marie Benoliel, alias Marie S'infiltre : par une alternance entre des plans d'une certaine idée du paradis et de l'enfer. Pendant que son acolyte - et producteur -Maxime Allouche s'est infiltré parmi les travailleurs étrangers du BTP dubaïote, Benoliel joue à la riche influenceuse. La vidéo, intitulée "Marie s'infiltre à Dubai - Vice City", mise en ligne le 7 avril sur Youtube, a déjà largement dépassé le million de vues. L'humoriste, habituée des caméras cachées et des micro-trottoirs comiques, dénonce le paradis artificiel de la première ville des Émirats arabes unis (EAU). Elle y oppose le faste de la vie des millionnaires qui viennent s'y installer, aux conditions de vie insalubres des travailleurs du BTP, ayant immigré à Dubaï en espérant y gagner leur vie. Avant de sévèrement déchanter. Comme on le voit dans la séquence suivante. 

Dubaï, ville du vice - et du sentiment anti-français

Dans cette vidéo, Marie Benoliel plonge - le tout en caméra cachée - dans les bas-fonds de Dubaï. Outre les conditions de vie des ouvriers, elle offre une plongée inédite dans la prostitution systémique qui s'y est développée. On y voit notamment Maxime Allouche, en train d'essayer de flirter avec une jeune femme dans un bar. Alors qu'il lui propose de l'accompagner dans l'hôtel où il est descendu, la jeune femme tient à préciser : "Je suis une business lady. Tu vas me payer pas vrai ? Ça coûte pour la nuit  2 500 AED (des dirhams des EAU, soit environ 600 euros, ndlr)." Dans la séquence suivante, on retrouve Marie sur la plage, discutant avec un business man francophone : "C'est incroyable dans un pays musulman ou arabe, elles dominent tout. Ici se sont des «business partners», elles sont conscientes que sans elles, ce business meurt demain matin", explique l'homme à Marie. Tout au long de la vidéo, Benoliel multiplie les conversations avec des prostituées rencontrées au hasard des rues. C'est bien simple, elles sont partout.

Ce contenu est le second épisode d'une série qui en comptera trois, sur les coulisses de la cité. Dans le premier, Benoliel s'est intéressée à la vie des influenceurs, venus s'installer dans ce havre de paix de la vacuité et de la dépravation. Elle croise un groupe à la table d'un restaurant. Marie se fait passer pour une de leurs admiratrices. De quoi délier les langues. Dans un pays où les impôts ne pèsent pas grand chose, une des jeunes femmes ne cache pas qu'elle est venue à Dubaï pour profiter de la fiscalité avantageuse. Et de déverser son aversion anti-France : "J'en ai strictement rien à branler [de ne pas payer mes impôts en France]. [J'ai pas] de scrupules à ne pas payer des impôts pour des gens qui finalement sont ces mêmes gens qui viennent nous braquer ou nous chier dessus ? […] Ah je déteste la France", insiste-t-elle. Dans ses vidéos, Marie s'infiltre a dissimulé tous les visages des personnes interrogées. Sauf ceux de ces influenceuses : "Ce sont toutes des filles connues, des personnages publics qui passent leur temps à se mettre en scène sur les réseaux. Ça aurait été absurde de les flouter", explique Denoliel à ASI.

 

Même aversion pour la France sur la plage, de la part d'un Français venu entreprendre dans cette contrée moyen-orientale. "Je travaille en France, je gagne de l'argent en France, mais tout ce que je fais à Dubai, la France ne le sait pas. Comme ça tu gardes la couverture sociale, tu gardes certains avantages, car ici c'est très cher la vie. Si tu tombes malade c'est quelque chose. C'est pas la France. Si t'as pas d'argent, t'as des vrais problèmes ici." Dans une séquence suivante, Marie s'infiltre se fait passer pour une influenceuse richissime auprès d'une agence immobilière - elle le fera aussi face à un concessionnaire de voitures de luxe, et une chirurgienne esthétique : "La France, elle m'a tout donné, elle m'a donné l'école, la célébrité, elle m'a donné du travail, mais là je viens à Dubaï. J'en ai rien à foutre, singe Benoliel.  C'est ici que je veux faire ma vie. […] La France, elle m'a tout donné, mais moi je ne lui donnerai pas un euro. - C'est bien", répond l'agente immobilière. Les deux femmes se tapent alors dans la main, satisfaites, comme on peut le voir dans le montage ci-dessous. 

Rapports humains commerciaux

Au départ, Benoliel le confesse à ASI, elle et Maxime Allouche sont allés à Dubaï... parce que tout le monde y allait : "On est partis en janvier y tourner un clip, parce que je me suis mis à la musique depuis un an. On y a passé quatre jours, on y claqué plein de biff, on avait envie de rigoler. On voulait raconter la superficialité de la vie là-bas, avec tous ces influenceurs. […] C'est une terre pleine de vices et de choses pas très glorieuses, c'est le temple de la vulgarité, du bling, donc ça cache toujours une part de voyoucratie. Des choses que je trouve sympathiques par ailleurs. Et puis, il y a une part grisante dans le consumérisme."

Avec les deux caméras cachées, Marie Benoliel a donc aussi réalisé un clip, accompagnant une chanson originale qu'elle a composée, sobrement intitulée "Dubai". La vidéo s'ouvre sur un plan de drone au-dessus d'un quad fendant le désert. Des plans s'enchaînent entre hôtels fastueux, images de soirées arrosées, voitures de sport italiennes. Marie y chante sur une musique aux sonorités orientales, dans une tenue évoquant celle d'une princesse tout droit sortie d'Aladin. Le texte, lui, dresse un portrait au vitriol de la vie dubaïote. Que ce soit l'évasion fiscale : "À dos de chamеau, le seul geste écolo / On foule les dunes de ta thune sans impôts / Je fuis l'ennui, Ali Baba cache-moi / Sésame ouvre-toi, donne-moi la moulaga" ; ou les loisirs superficiels : "Sauter en parachute et skier le matin / Danser au Nikki Beach, nager avec les requins / Ici tout est faux, même le soleil qui brille / A fait trop de botox, a raté son lifting".  Et le refrain de synthétiser le tout : "Habibi, Habibi, je t'emmène / Au paradis artificiel / Habibi, Habibi, je t'emmène / Au royaume superficiel".

Quelques semaines après leur premier périple à Dubaï, Allouche et Benoliel décident de remettre ça. Ils partent cette fois huit jours pour mettre des images sur les maux de Dubaï : "Ce qui m'a choqué, livre-t-elle à ASI, c'est que c'est un pays d'autoroutes, avec les plus belles voitures du monde. Et des cars gris, poussiéreux, remplis d'ouvriers du bâtiment qui sont comme des esclaves. Qui vivent dans des camps. A 20 minutes du bling et du luxe." Une terre avec une richesse et une pauvreté si extrêmes, ça ne peut que faire de bonnes vidéos : "A Paris aussi, on côtoie une misère quotidienne qu'on décide de ne pas voir. Mais là le décalage est outrancier. Ces gens vivent dans des camps !" Des camps interdits d'accès aux femmes : c'est donc Maxime qui s'est chargé de tourner les images de ces lieux invivables. "J'attendais dehors dans la voiture. Je sentais le regard pesant d'hommes qui n'avaient pas vu de femme depuis quatre ou cinq ans."

Côté prostitution, Benoliel n'en croyait pas ses yeux : "Au début j'étais naïve : je voyais toutes ces filles sur la plage, je me disais, okay, ce sont juste des filles super bonnes qui aiment attiser le regard des hommes. Ensuite j'ai compris que si une fille n'était pas voilée, ou ne travaillait pas dans un bureau, c'était une prostituée. Même des filles habillées normalement. Me concernant, personne ne pouvait imaginer que je n'en étais pas une. Tous les relations hommes-femmes sont commerciales dans cette ville."

L'autre point qui a donné envie à Benoliel de taper sur les expatriés à Dubaï, c'est leurs discours anti-France : "Moi, l'évasion fiscale, je ne suis pas là pour juger. Mais taper sur la France, qui t’a donné l'école, la santé... A titre personnel, ça m’a vraiment choquée. J’ai horreur de ce concept de l’assistanat où on pointe des gens qui seraient des profiteurs du système, c’est mesquin. Par contre, quand on se casse pour éviter de nourrir un système de protection sociale et de redistribution, ça me fait chier."

Dubaï, paradis médiatique artificiel

Le clip de Marie s'infiltre fait - ironiquement - écho à ce que donne à voir Dubaï d'elle-même... mais aussi ce qu'en montrent les médias habituellement. La télévision est à cet égard un cas d'école. Dubaï y est toujours présentée sous les mêmes atours : plages, désert, fiesta, et nouvel eldorado des nouveaux riches. La ville est d'autant plus attrayante que la vie n'y est pas confinée comme dans de nombreux pays. Dubaï est ainsi une "oasis dorée" pour Harry Roselmack (TF1), une "destination de rêve (...) du soleil, une vie quasi normale, avec de la démesure, des restaurants, des attractions ouvertes", selon Nikos Aliagas (TF1), le "pays de la démesure" confirme Xavier De Moulins (M6), ou encore "un billet pour l’insouciance, pour pouvoir festoyer sans contrainte si ce n’est un petit test à l’entrée" ajoute Thomas Sotto (France 2), comme le détaillait notre chroniqueur Sherlock Com' sur notre site, le 21 février dernier. La vie des influenceurs star d'Instagram qui vont s'y installer en masse depuis quelques mois profite également d'une sacrée couverture médiatique, comme dans ce papier du Huffington Post paru le 13 avril


Mais guère de sujets qui fâchent dans les médias français. Notamment sur les conditions de travail des ouvriers du bâtiment, malgré les alertes de nombreuses ONG depuis plusieurs années. En septembre 2020, un reportage d'Arte levait, images à l'appui, le voile sur ce qui est souvent pointé comme un esclavage moderne. A cause du covid-19, de nombreux travailleurs immigrés ont été licenciés. Sans qu'on leur rende leur passeport, confisqué à leur arrivée sur le sol de Dubaï. Sans sous et sans papier, impossible pour eux de rentrer chez eux. Et même parfois de survivre. Bien loin des jets-skis, des palaces, et des seins siliconés. 

Dubaï tient à son image 

Concernant la prostitution endémique, on ne trouve rien ou presque dans la presse, si ce n'est ce billet du blog "Un si proche Orient", paru le 21 mars dernier, hébergé par le Monde, qui raconte l'essor du tourisme sexuel dans la cité émiratie. Ce qui n'empêche par les autorités locales de faire preuve de zèle quand la population fait tomber le haut en public : le 6 avril, l'Emirat annonçait l'exclusion d'un groupe de mannequins ukrainiennes pour "débauche en public". Les jeunes femmes avaient publié des photos et des vidéos d'elles nues sur les réseaux sociaux. Pour la police dubaïote, ce genre de comportement est "inacceptable" et ne représente pas "les valeurs ni l'éthique de la société émiratie". 

A la décharge des médias, il faut dire qu'on ne sort pas facilement une caméra en terre émiratie. "Tourner aux Emirats arabes unis requiert au préalable l’obtention d’autorisations de tournage, faute de quoi vous ne serez pas autorisés à entrer sur le territoire émirien avec votre matériel", écrit l'ambassade de France aux Emirats sur son site, concernant les journalistes qui voudraient y aller en reportage.

A Dubaï, c’est l’institution The Dubai Film and TV Commission (DFTC) qui est compétente. Les demandes de tournage ne peuvent être adressées que via des compagnies basées aux Emirats, dont la liste est répertoriée sur le site de la DFTC. "Si vous êtes une compagnie de média uniquement basée en France et désireuse de tourner à Dubai, il convient de prendre l’attache directement de l’une de ces compagnies", explique l'ambassade. Ne pas respecter cette règle expose à des poursuites : "Quand on tournait en caméra cachée, on avait toujours peur de se faire gauler, explique Benoliel à ASI. Franchement, j'avais aucune envie de faire connaissance avec la police ou les cellules de garde à vue de Dubaï." Quand elle a tourné son clip, cette fois avec des caméras visibles, elle et Maxime avaient prévu de fausses attestations. C'est passé. "Mais à chaque fois qu'on sortait les caméras, la police se pointait, raconte-t-elle. Une chose est sûre, je ne pourrai plus jamais remettre les pieds à Dubaï."

Bad buzz is buzz

Cette série de vidéos détone dans le CV de Marie s'infiltre. Pour une fois, son propos politique est très marqué, voire engagé, et surtout assez clair. Plutôt rare, pour une performeuse dont le positionnement idéologique est souvent vaporeux. Ici, elle réalise un micro-trottoir dans les rues de Lens pour montrer qu'il n'y a rien à y faire ; là un autre micro-trottoir où elle interroge des passants sur le port du voile. Quels messages ? Sur la vidéo de Lens, elle s'explique à ASI : "Il y a des vidéos qui ne sont pas très bonnes [rires]. Je pense que je voulais parler des énormes clichés sur le Nord.  Lens est quand même une ville sinistre, abandonnée, on a filmé ce qu’on a vu, et voilà c’était drôle." Mais concernant la vidéo sur Dubaï, elle se défend à ASI de tout engagement :  "C'est drôle, j’ai l’impression que la vidéo de Dubaï, c’est la même démarche que pour les autres. Je montre quelque chose qui existe, avec un esprit léger. Je n'ai pas l’impression d’avoir un projet politique."

Brouiller les pistes est une marque de fabrique de l'humoriste. : "Il n'y a pas de vraie Marie s'infiltre, livrait-elle au micro de Non Stop en janvier dernier. Marie s'infiltre elle peut être à la fois manif pour tous, homosexuelle, pro-FN, gaucho, féministe. […] C'est mon rôle, c'est le rôle que j'ai créé pour faire une satire."

Bien davantage que les micro-trottoirs, sa spécialité, ce sont ses fameuses "infiltrations" à l'instar de ses productions à Dubai. Ce qui lui avait valu plusieurs "bad buzz" ces dernières années. En 2019, elle se faufilait ainsi sur la piste du défilé Chanel, parmi des mannequins professionnels, avant de se faire virer par la sécurité : la vidéo réalise un million de vues, mais totalise autant de "dislikes" que de "likes" sur Youtube. Elle justifiait cette caméra cachée dans une vidéo du site Brut quelques jours plus tard. "Pourquoi j'ai fait ça ? Parce que c'est le milieu qui se prend le plus au sérieux au monde. On parle de vêtements, on parle de choses sympathiques, on parle d'un milieu artistique où on s'éclate. Et tout le monde fait la gueule, prend cet air déprimé parce que c'est plus cool […]. C'est le milieu où il y a le moins d'humour au monde. […] J'ai voulu montrer qu'on pouvait faire rire avec la mode." 

Quelques mois plus tard, elle prend part à une manifestation  contre les violences faites aux femmes... accompagnée de deux hommes torse nu qu'elle tient en laisse. Elle propose alors aux participantes de les fouetter pour se défouler, tentant (si on comprend bien) un parallèle tarabiscoté entre le sado-masochisme et les féminicides. La pastille est très mal accueillie sur les réseaux sociaux, et déclenche une vague d'indignation. "Je pense que ça montre sa méconnaissance crasse ce que sont vraiment les violences sexuelles", analysait la militante féministe Caroline de Haas dans le Parisien

La comédienne s'était expliquée également dans les colonnes du Parisien : "Non je ne me moque pas des personnes qui vivent des drames, je ne jouis pas de la méchanceté, non je ne caricature pas les femmes qui meurent sous les coups de leur conjoints". Pour elle, l'époque n'est tout simplement pas à la satire : "Nous sommes dans l'ère de la moralisation extrême, celle prescrite par un magistère moral sur lequel il faut s'aligner […] L'objectif poursuivi par chacune de mes performances ? Bousculer, transgresser les codes, montrer l'absurdité de notre réalité, remettre en question la pensée dominante, et permettre l'irruption du rire là où on ne l'attend pas."

Le troisième et dernier épisode de la série sur Dubai devrait sortir le 25 avril . L'angle sera celui de "la fuite". "Dubaï, c'est le paradis des désespérés qui pensent trouver une terre promise, mais qui travaillent dans des conditions épouvantables, explique Benoliel à ASI. Il y a aussi ceux qui fuient vers une surenchère de divertissement, de jouissance pure. Mais c’est le vide complet. On vient combler un vide par du vide."

Partager cet article Commenter

 

Cet article est libre d’accès
En vous abonnant, vous contribuez
à une information sur les médias
indépendante et sans pub.

Déjà abonné.e ?

Lire aussi

Voir aussi

Ne pas manquer

Abonnez-vous

En vous abonnant, vous contribuez à une information sur les médias indépendante et sans pub.