Leonarda, Christophe Barbier et Détective
Brève

Leonarda, Christophe Barbier et Détective

Depuis quelques jours circule sur les réseaux sociaux cette couverture de Détective datée du 26 mai 1938 (empruntée au Musée de l'histoire de l'immigration). Avec des commentaires parfois haineux, voir par là :


Examinons cette couverture. "2 563 539 étrangers en France", nous dit-on. Pas un de plus, pas un de moins. Peut-être a-t-on cru au début qu'il n'y en avait que 2 563 538 et puis on a découvert cet enfant caché à la cave, près du tas de charbon (observez les traces de suie sur son visage ainsi que le regard hostile et venimeux du père) et paf, le score est passé à 2 563 539. Pas un de plus, pas un de moins. Vous pouvez faire confiance à nos fins limiers de la police nationale, le compte est bon.

"L'angoissant problème des expulsés". Et hop, d'"étrangers en France" on passe à "expulsés". C'est vrai qu'il est angoissant, ce problème.

"Où conduire les indésirables ?" Et bingo, voilà pourquoi les "étrangers" sont devenus des "expulsés" : parce qu'ils sont "indésirables". Raison pour laquelle a été mise en place "la surveillance des étrangers par la Sureté nationale".

Cette couverture date du 26 mai 1938, donc. La haine de l'étranger ne date pas de cette année-là, elle est née avec la crise. En février 1935, des étudiants en médecine manifestaient contre "l'invasion métèque" :

Photo Musée de l'histoire de l'immigration


Et le 26 juin de la même année, le magazine Vu annonçait à la une "une grande enquête sur les refoulés et les expulsés : parias de l'Europe :

Photo Musée de l'histoire de l'immigration

Mais revenons à 1938. Le 14 avril était entré en fonction le gouvernement Daladier. Ce jour-là, raconte Anne Grynberg dans Les camps de la honte (Éditions La Découverte, 1991), "le ministre de l'intérieur Albert Sarraut adresse aux préfets une circulaire dans laquelle il souligne la nécessité de « mener une action méthodique, énergique et prompte en vue de débarrasser notre pays des éléments étrangers indésirables qui y circulent et y agissent au mépris des lois et des règlements ou qui interviennent de façon inadmissible dans des querelles ou des conflits politiques ou sociaux qui ne regardent que nous »."

Et comme cette recommandation n'est pas suffisante, le 2 mai est promulgué un décret-loi sur la police des étrangers qui sera lui-même suivi, le 14 mai, d'une batterie d'autres lois du même tonneau. La couverture de Détective visible ci-dessus paraîtra moins de deux semaines plus tard.

Étrangers faisant la queue devant l'entrée
de la Préfecture de Police de Paris, 31 mai 1938
Photo Musée de l'histoire de l'immigration


Un autre décret-loi encore, concernant la situation et la police des étrangers sera édicté le 12 novembre de la même année. Il autorisera la création de "centres spéciaux d'internement", ainsi que l'explique son préambule adressé au président de la République :

"Sans doute le ministre de l'intérieur a-t-il le droit d'expulser les étrangers résidant en France, ou, s'ils sont dans l'impossibilité de trouver un pays qui les accepte, peut­-il leur assigner une résidence dans une localité déterminée, mais il est de ces étrangers qui, en raison de leurs antécédents judiciaires ou de leur activité dangereuse pour la sécurité nationale, ne peuvent, sans péril pour l'ordre public, jouir de cette liberté encore trop grande que leur conserve l'assignation à résidence. Aussi est-il apparu indispensable de diriger cette catégorie d'étrangers vers des centres spéciaux où elle fera l'objet d'une surveillance permanente que justifient leurs infractions répétées aux règles de l'hospitalité."

Le 23 octobre dernier, Christophe Barbier adressait par l'intermédiaire de L'Express (qui nous présente en couverture une bien jolie famille française comme on en rêve tous)…


… une Lettre à Leonarda dans laquelle on pouvait lire ces mots :

"La France vous doit la vérité : l’expulsion de votre famille n’est pas seulement légale, elle est nécessaire. Parce que notre pays ne peut accueillir plus de réfugiés économiques qu’il ne le fait ; parce que nos comptes publics ne nous permettent pas d'être aussi généreux que l'idéal républicain le souhaite ; parce qu'aucun espoir illusoire ne doit germer dans le coeur des millions de jeunes qui, épars dans la moitié pauvre du monde, vous ressemblent et attendent un destin. (…)Français aléatoire, scolarité chaotique et famille difficile, vous incarnez cette « misère du monde » dont la France ne peut plus prendre qu'une maigre part, et la fatalité séculaire des pauvres hères. (…) Votre patrie, Leonarda, c’est malgré tout le Kosovo, que la France, avec d’autres, a courageusement libéré du joug serbe en 1999 et qu’il faut rebâtir et protéger."


Christophe Barbier se contente pour l'heure de justifier de nécessaires expulsions. Il ne parle pas de "centres spéciaux d'internement". Pas encore.

 

L'occasion de lire ma chronique intitulée L'album de Lili où il est question d'autres camps.

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