Denisot privé d'Antigone
Brève

Denisot privé d'Antigone

Séquence déroutante, en lever de rideau chez Denisot.

Sont invités deux proches d'otages d'AQMI. Pascal Lupart, président du comité de soutien à Philippe Verdon, et Diane Lazarevic, fille d'un autre otage, Serge Lazarevic. Des rumeurs d'exécution de Verdon circulent depuis quelques jours. D'emblée, on croit savoir à quoi l'on va assister: une séquence émotion des proches crucifiés par l'incertitude et l'attente, avec sourde mise en accusation des autorités "qui ne donnent pas d'information". Mais le spectacle sort de ces rails. Après quelques phrases attendues -"la famille est brisée. Un père n'est pas fait pour enterrer son fils"- Lupart couvre d'éloges les autorités françaises: "le Quai d'Orsay a une atttitude très positive". Quant à Diane Lazarevic, interrogée dans les canons de l'empathie habituelle -"qu'est-ce que vous ressentez aujourd'hui?"- sur la nouvelle politique française de refus de paiement des rançons, elle émet un avis nuancé: "Je suis contre les versements de rançon. J'ai très envie que mon père soit libéré, mais si la France paie, d'autres familles seront dans la douleur". El malgré l'insistance désarçonnée de Denisot et Daphné Burki, elle s'y tient. Ô surprise: la fille d'otage ne se contente pas de "ressentir". Elle pense.

Voici donc des proches atypiques, ne correspondant pas au casting. Mais une question de Denisot éveille soudain un doute: "Pascal Lupart, est-ce qu'il y a méprise sur ce que sont les otages, est-ce qu'on leur attribue des rôles qui ne sont pas les leurs ?" Tiens tiens: mais de quelle "méprise", de quels "rôles" peut-il bien s'agir ? Voici une curieuse phrase à clés. Un surf rapide sur les deux noms (ici ou) permet de remplir les blancs laissés par la question de Denisot. Le passé des deux otages est le plus souvent qualifié de "trouble". Pour le dire clairement, ils ont le profil de collaborateurs, ou d'informateurs, des services secrets français. Ce qui amène immédiatement à relire la séquence que l'on vient de voir. Si les deux otages sont proches des services français, leurs propres "proches" pouvaient-ils dire autre chose que ce qu'ils viennent de dire sur le plateau ? Avaient-ils la liberté de critiquer, si peu que ce soit, le gouvernement français ?

Quant à Denisot, impossible d'imaginer qu'il ne soit pas au courant de ces biographies "troubles", que son équipe n'ait pas lu la presse (d'autant qu'elle compte dans ses rangs un limier du Web, capable d'infiltrer les forums de nièces et de cousins d'espions les mieux surveillés). C'est donc délibérément, qu'il a choisi de ne pas évoquer lui-même le passé des deux otages. C'est délibérément, qu'il a choisi de fabriquer son émission avec un non-dit plus épais encore que d'habitude. Mais pourquoi ? Qu'espérait-il ? Escomptait-il le spectacle traditionnel d'Antigone se dressant contre Créon-Hollande ? A-t-il au contraire délibérément mis en scène des proches crucifiés par la douleur, mais comprenant et partageant la raison d'Etat ? Questions en abîme de l'avant-soirée. Pas certain que ce soit de nature à faire remonter les audiences face à Cyril Hanouna, mais on peut toujours espérer.

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