Delfeil de Ton (L'Obs) : "Je t'en veux vraiment Charb"
Brève

Delfeil de Ton (L'Obs) : "Je t'en veux vraiment Charb"

"Quel besoin a-t-il eu d’entraîner l’équipe dans la surenchère ?" Dans le numéro spécial de L'Obs consacré à Charlie Hebdo, le chroniqueur Delfeil de Ton, ancien membre de la rédaction du journal satirique, exprime son amertume à l'égard... de Charb. Il lui reproche d'avoir persisté dans les provocations en caricaturant Mahomet, malgré le danger, et malgré les réticences de Wolinski, autre dessinateur tué le 7 janvier. Une chronique-polémique, vivement critiquée par l'avocat de Charlie Hebdo, qui a écrit à l'un des actionnaires de L'Obs, Matthieu Pigasse.



Ancien collaborateur de Hara-Kiri, puis de Charlie Hebdo première et deuxième génération (il n'est resté que quatre mois dans la version Val), le chroniqueur de L'Obs, Delfeil de Ton (80 ans), revient sur l'histoire mouvementée de ce journal satirique et sur l'attentat de la semaine dernière. Et en fin de chronique, après avoir rendu hommage à Cavanna (mort en janvier 2014) et Wolinski (tué le 7 janvier) puis critiqué la politique extérieure de Hollande et sa propension à lancer des interventions militaires, Delfeil de Ton s'adresse à Charb, le directeur de la publication de Charlie Hebdo tué la semaine dernière.

"Après avoir été désagréable pour François Hollande, je vais être désagréable avec Charb, écrit Delfeil de Ton. Charb ? Le premier assassiné par les tueurs ? Celui qu'ils cherchaient nommément ? Oui, celui-là. Je sais, ça ne se fait pas. J'ai trop de peine. Et quand je rencontrais Charb, je ne lui cachais pas ce que je pensais. Lui, tout pareil. Ce gars était épatant. Ce que j'appréciais le plus, c'était sa franchise. Je vais être franc avec lui et il m'écouterait, peut-être même, cette fois, serait-il d'accord avec moi, cette tête de lard. C'était une tête de lard. Il était le chef. Quel besoin a-t-il eu d'entraîner l'équipe dans la surenchère ?".

A propos de l'incendie des locaux de Charlie Hebdo en 2011, Delfeil de Ton considère que c'était une alerte que Charb aurait dû prendre au sérieux. D'ailleurs, le chroniqueur de L'Obs cite Wolinski, en 2011, après l'attaque : "Je crois que nous sommes des inconscients et des imbéciles qui avons pris un risque inutile. C'est tout. On se croit invulnérables. Pendant des années, des dizaines d'années même, on fait de la provocation et puis un jour, la provocation se retourne contre nous. Il fallait pas le faire", avait déclaré le dessinateur. Et Delfeil de Ton, s'appuyant sur cette citation, embraye : "Il fallait pas le faire, mais Charb l'a refait". Un an plus tard, l'hebdomadaire satirique publie un numéro "Charia Hebdo". Un numéro qui n'a pas faire rire Delfeil de Ton, lequel "était malade" de se dire que Cavanna, qui ne bénéficiait pas de protection policière à la différence de Charb, pouvait être tué. Tout comme Wolinski.

Et le chroniqueur de L'Obs d'insister : si Charb avait déclaré qu'il préférait "mourir debout que vivre à genoux", rien de tel dans les déclarations des autres dessinateurs. Quand dans son dernier dessin, Charb ironisait sur l'absence d'attentats en France depuis le début de l'année, Wolinski publiait une caricature qui se terminait par ces mots : "Je rêve de retourner à Cuba, boire du rhum, fumer un cigare et danser avec les belles cubaines". Et Delfeil de Ton de conclure : "Charb qui préférait mourir et Wolin qui préférait vivre. Je t'en veux vraiment, Charb. Paix à ton âme".

L'avocat de Charlie Hebdo contacte un actionnaire de L'Obs

Selon Le Monde, après avoir pris connaissance de cette chronique, l'avocat de Charlie Hebdo, Richard Malka, a aussitôt envoyé un texto à l'un des actionnaires de L'Obs, Matthieu Pigasse : "Charb n’est pas encore enterré que L’Obs ne trouve rien de mieux à faire que de publier sur lui un papier polémique et fielleux, dénonce Malka. Sur le plateau du “Grand Journal”, l’autre jour, le directeur de L’Obs, Matthieu Croissandeau n’avait pas de larmes assez chaudes pour dire qu’il continuerait le combat. Je ne pensais pas qu’il le ferait de cette manière. Je refuse de me laisser envahir par de mauvaises pensées, mais ma déception est immense".

Joint par Le Monde, le directeur de L'Obs, Mathieu Croissandeau, justifie la publication du texte de Delfeil de Ton. "Il s’agit d’une chronique. Nous avons reçu ce texte, et, après débat, j’ai décidé de le publier ; dans un numéro sur la liberté d’expression, il m’aurait semblé gênant de censurer une voix, quand bien même elle serait discordante. D’autant qu’il s’agit de la voix d’un des pionniers de cette bande".

De son côté, Delfeil de Ton ne veut pas en rajouter : "J’ai refusé de parler aux télés, aux radios, à tout le monde. J’ai gardé mon témoignage pour L’Obs, qui l’a d’ailleurs mal titré, et je ne suis pas près de l’ouvrir à nouveau sur le sujet", a-t-il déclaré au Monde tout en précisant qu'il se rendrait aux obsèques de Wolinski.

La rupture entre Charlie Hebdo et Delfeil de Ton ne date pas d'hier. En 2008 déjà, quand Philippe Val avait licencié Siné après l'avoir accusé d'antisémitisme (tout notre dossier est ici), Delfeil de Ton avait pris la défense de Siné et participé à Siné Mensuel.

L'occasion de revoir notre émission "Aux sources" avec Delfeil de Ton.

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