Retraites : mutinerie statistique à l'INSEE
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Retraites : mutinerie statistique à l'INSEE

Mais les médias ont choisi de ne pas la raconter

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Réunis en collectif, des grévistes de l’Insee ont utilisé la maquette des classiques quatre-pages de l'institut pour produire une note, chiffres à l’appui, sur l’inutilité de la retraite à points. Une mutinerie statistique qui s'est invitée à une conférence de presse de leur direction. Mais la plupart des lecteurs des médias présents... ne le sauront jamais.

Tout commence par une ébauche de convergence des luttes, lors d’une AG de la direction générale de l’Insee, qui regroupe à Montrouge 1 000 agents spécialistes de la statistique publique. Ce lundi 9 décembre, les statisticiens grévistes (22% des employés selon les syndicats, un taux très élevé pour l’institut) ont invité des cheminots, des agents de la RATP et des enseignants. "On a parlé blocage des trains et des dépôts de bus, et des agents de l'INSEE ont alors exprimé un sentiment d’impuissance : à quoi bon faire grève, car ça ne se voit pas avec des statisticiens...", rappelle un des grévistes - plusieurs ont été interrogés par Arrêt sur images, tous ont souhaité conserver l’anonymat, qu’ils soient ou non délégués syndicaux. La lumière est venue d’un agent de la RATP, qui leur suggère d’user de leurs compétences : les stats. 

Les statisticiens répondent en chiffres au gouvernement

Et les grévistes se mettent au travail. Une trentaine de statisticiens réunis en un "comité de mobilisation de la direction générale de l’Insee" rédigent un pastiche des notes d’analyse de leur institut, jusqu’aux définitions et sources dûment signalées dans la dernière des quatre pages. "Nous réaffirmons que le rôle de la statistique publique est d’éclairer le débat public", y plaide le comité qui, "rappelant quelques chiffres fondamentaux", souhaite "que les citoyens s’en saisissent et comprennent l’enjeu d’un refus collectif de la réforme régressive en cours". Intitulée "Analyse Retraites", elle pointe que "le système actuel réduit certaines inégalités du marché du travail", que "le déficit est d’abord une question de ressources", ou encore que "l’espérance de vie en bonne santé plafonne depuis dix ans autour de 64 ans pour les femmes et 63 ans pour les hommes". Bref : les chiffres avancés par le gouvernement pour appuyer la réforme sont combattus avec ceux de l’Insee.


Ils perturbent la grand-messe médiatique trimestrielle

Une fois cette note d’analyse constituée, comment la faire connaître ? La conférence de presse trimestrielle de la note de conjoncture est justement prévue mardi 17 décembre. "On sait que c’est un rendez-vous pour les journalistes, et tout ce qui est rédigé dans cette note de conjoncture est très officiel, validé par la direction jusque dans ses moindres détails", témoigne un des grévistes. "Ça nous paraissait intéressant d’arriver avec un point de vue un peu plus engagé, en profitant de la visibilité de cet événement." Habituellement au siège à Montrouge, cette grand-messe du journalisme économique se tient finalement à la gare de Lyon, ne permettant qu’à une dizaine de grévistes de s’y rendre. Ils se postent à l'extérieur de la salle, distribuant leur note pastiche aux quelques dizaines de journalistes venus pour la conférence officielle. Ils leur demandent aussi de suggérer au service presse de l'Insee s'il est possible de venir présenter leur propre note d'analyse pendant la conférence de presse - la demande est sèchement rejetée. Les grévistes pénètrent ensuite dans le bâtiment, et tentent de présenter leur note devant les journalistes ; le ton se tend avec la direction de l'institut. Ils finissent par faire leur propre conférence de presse improvisée à la sortie de la salle de réunion, mais avec seulement une fraction des journalistes présents pour celle sur la note de conjoncture. "Si on n’a pas d’échos dans les médias, si les gens ne se saisissent pas de nos chiffres, nos actions n’auront plus de sens", fait remarquer un autre agent. Pourtant, c’est bien ce qu’il se produit.

"L’initiative de ce comité était courageuse"

Selon la recension d’Arrêt sur images, seuls deux médias ont en effet consacré des articles à l’initiative de ces statisticiens en grève, plutôt qu’à l’état de l’économie française au dernier trimestre : Challenges et L’Opinion. "On sait que la conjoncture de l’Insee va être reprise par tous les médias, l’AFP et Reuters. Donc notre plus-value n’est pas dans la restitution de la note officielle", témoigne auprès d'ASI la journaliste de Challenges présente à la conférence de presse, Esther Attias. "On s’est dit que ça valait le coup de faire un papier piquant, avec des coulisses, car l’atmosphère de ce ‘crashage’ m’avait frappée, et que l’initiative de ce comité était courageuse sachant que certains n’ont pas le droit de s’exprimer." Elle précise immédiatement que ce choix éditorial ne vaut ni opposition ni soutien à la réforme des retraites.

Également présent pour Mediapart, le journaliste Romaric Godin a fait le choix d’alimenter avec cet événement le "direct" de ce jour de mobilisations contre la réforme, et de publier un billet de blog placé en Une du site, comportant la note pastiche. "C’est peu commun que le personnel de l’Insee se mobilise sur un tel enjeu de société et décide de faire quelque chose d’assez fort, accompagnant la mobilisation", analyse-t-il en connaisseur. "Ça montre que la mobilisation contre cette réforme arrive dans des secteurs où elle n’arriverait pas en temps normal." Il est le seul à avoir sollicité un commentaire de la direction de l’Insee lors de la conférence de presse. Il lui a été refusé.

La presse quotidienne ignore les statisticiens en grève

A l’exception des trois médias ci-dessus, aucun des journalistes présents à la conférence de presse n’a ne serait-ce qu'indiqué cette irruption des grévistes à ses lecteurs. Le Monde, Le Figaro, La Croix, Les Echos : la grande presse a choisi unanimement de consacrer ses articles à la seule note de conjoncture trimestrielle. Même décision pour l’AFP, et donc pour tous les titres qui reprennent sa dépêche. "Je n’en ai pas parlé car je ne parle pas des sujets liés à la grève dans ma rubrique", explique le journaliste de 20 Minutes présent ce mardi 17 décembre, Romarik Le Dourneuf. "J’en ai parlé à mes collègues chargés de ces sujets, ils ont trouvé ça assez anecdotique compte tenu du nombre de mobilisations ce jour-là. Dans une telle journée, ça va très vite", poursuit-il. "A La Tribune, suivre les mouvements sociaux n'est pas exactement dans la ligne éditoriale", commente le journaliste présent pour le quotidien économique, Grégoire Normand.

"Ils sont là pour la note de conjoncture seulement"

Pourquoi cet intérêt médiatique très limité ? "Ça peut vouloir dire qu'ils s’en foutent, mais aussi que ce n’est pas le sujet pour eux : ils avaient un papier à faire sur la note de conjoncture et sont venus faire un papier sur la note de conjoncture, car l’info, c’était ça", analyse Godin, lui-même autrefois journaliste à La Tribune. "Moi, ça me paraît un peu étrange, un jour de mobilisation contre la réforme des retraites." Le journaliste de La Croix Antoine d'Abbundo confirme l'analyse de son confrère : "Mon truc n'était pas de raconter une conférence de presse troublée." Il compte cependant proposer à sa rédaction un "papier de décryptage" sur la perspective de ces statisticiens en grève sur la réforme des retraites. "Je ne voulais pas tout mélanger, je pense que ce qui intéressait les lecteurs était la conjoncture", commente la journaliste présente pour Le Figaro, Anne de Guigné.

Godin, lui, rappelle par ailleurs qu’à défaut de consacrer l’intégralité d’un article à cette note d’analyse, il était possible de mentionner cette mobilisation à travers l’accroche ou des éléments de reportage au sein des articles. "Ça me semblait complètement inopportun, ce n'était pas mon angle", oppose De Guigné. "C’est vrai que j’aurais pu le mentionner en attaque, ça ne m’est pas venu à l’esprit. En plus, j’ai trouvé leur ‘4 pages’ très intéressant !", reconnaît a posteriori Normand.

Mise à jour, 20 décembre 2019 : selon l'Insee, le taux de grévistes au niveau national était de 18 % de grévistes le 5 décembre (et 9,5 % à la direction générale), 1,5 % le lundi 9 décembre, 1 % le mardi 10 décembre, et 5 % le mardi 17 décembre.

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