A la télé, les Gilets jaunes entre deux injonctions contradictoires
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A la télé, les Gilets jaunes entre deux injonctions contradictoires

Par Laélia Véron, stylisticienne

A la télé, toute prise de parole d'un Gilet jaune est minée par des exigences contradictoires.

Avec le mouvement des Gilets jaunes, voici qu'on entend de plus en plus les "gens ordinaires",  les individus lambdas, ni experts, ni politiques, ni syndicalistes, ceux que l'on n'entend habituellement que dans les micro-trottoirs, par exemple. Aux micro-trottoirs, aux reportages, succèdent les plateaux télé où le discours des Gilets jaunes peut se développer et se confronter à ceux des politiques et des journalistes. 

Cette situation paraît devoir tourner au désavantage des Gilets jaunes. Contrairement à leurs interlocuteurs, ils ne sont pas des professionnels maîtrisant les codes médiatiques. Dans un célèbre texte (Sur la télévision, 1996), Bourdieu souligne l'inégalité entre "d'un côté des professionnels de la parole, dotés de l’aptitude à manipuler le langage soutenu qui convient ; de l'autre des gens moins armés et peu habitués aux situations de prise de parole publique" dans une situation d'énonciation où "tout est fait pour favoriser les favorisés"

"Des beaufs"

Mais la pérennité du mouvement finit par jouer sur cette distribution des rôles : d'une part les Gilets jaunes peuvent élire des porte-paroles (jugés plus à l'aise que d'autres dans ce genre de situation), d'autre part le succès des actions des Gilets jaunes, l'affolement du gouvernement, le soutien de la population, peuvent déstabiliser les professionnels. Comment parlent ces Gilets jaunes, quand ils ne parlent plus entre eux, sur Facebook, mais sont confrontés aux codes médiatiques ? Et surtout comment les autres (les politiques, les journalistes dominants) considèrent-ils et elles que ces Gilets jaunes parlent, doivent parler ?

On a beaucoup entendu dire, surtout au début du mouvement, que les Gilets jaunes étaient des "beaufs". Vincent Tremolet de Villiers écrit, dans son éditorial du 11 novembre pour Le Figaro que le mouvement des Gilets jaunes représente l'opposition entre les "beaufs" des champs et les "bobos" des villes. Le correspondant à Bruxelles de Libération, Jean Quatremer, a parlé dans plusieurs tweets d'un "mouvement de beaufs [...] poujadiste et largement d'extrême droite", justifiant son diagnostic en arguant de la "violence" du mouvement et de sa "«pensée»". On notera l'emploi des guillemets qui indique que Quatremer prend de la distance avec ce mot : la pensée des Gilets jaunes ne peut pas être une vraie pensée... Le "beauf", dans l'imaginaire linguistique commun, c'est le contraire de l'urbain. Selon cet imaginaire, il n'a pas les qualités qu'on attache d'ordinaire à la notion d'urbanité, parmi lesquelles la maîtrise du langage. L'urbain, c'est celui qui sait parler avec finesse. Le "beauf", c'est celui qui est incapable tout aussi bien de comprendre que d'exprimer une pensée politique dans un langage complexe. Ce mépris envers les Gilets jaunes et leur supposée incapacité langagière peut s'exprimer de deux manières, par la condescendance paternaliste ou par la moquerie franche.

Comprennent-ils "moratoire" ?
  

La condescendance paternaliste des éditocrates n'est pas née avec le mouvement des Gilets jaunes. À chaque contestation politique, à chaque mouvement social, on entend la même litanie qui peut se décliner soit sur un mode pseudo repentant ("Nous avons manqué de pédagogie") soit plus directement accusatoire ("Vous n'avez pas compris"). Cependant, les Gilets jaunes sont particulièrement soupçonnés d'être des idiots incapables de comprendre le sens des mots (complexes) employés par le pouvoir. Caroline Roux et Bruno Jeudy (C dans l'air, 04 décembre ) s'interrogent ainsi sur la capacité des Gilets jaunes à comprendre le sens du mot "moratoire", Bruno Jeudy déclarant : "Une fois qu'ils ont fait leurs recherche sur Google, ils ont compris à peu près ce que ça voulait dire" (nous soulignons). 

On retrouve cette même opposition entre les incultes Gilets jaunes mal dégrossis et le gouvernement subtil et complexe dans la presse écrite. Pierre Rigoulet parle ainsi, dans Causeur, d'Emmanuel Macron comme d'un "intellectuel fin et sensible à la temporalité en histoire". Son conseil pour que notre fin président puisse parler de manière compréhensible aux Gilets jaunes ? "Macron doit parler simple". La structure de la phrase (sujet/groupe verbal/ adjectif à valeur adverbiale), proche de ce qu'on appelle le "français «petit nègre»"  illustre bien la vision qu'a le journaliste des capacités langagières et intellectuelles des Gilets jaunes... Cette vision méprisante peut aller de pair avec une autosatisfaction grotesque. Ainsi, même après des semaines de conflit, Gilles Le Gendre, président du groupe LREM à l'Assemblée Nationale, explique tranquillement que "l'erreur" du gouvernement a été la suivante : "Le fait d'avoir probablement été trop intelligent, trop subtil, trop technique dans les mesures du pouvoir d'achat "... 

La moquerie franche vise surtout les incorrections langagières (supposées ou réelles) des Gilets jaunes. En témoigne par exemple sur Twitter le succès de messages découpant certaines séquences de prises de parole qui ne correspondent pas à la norme scolaire, comme ici à l'égard d'un Gilet jaune disant "j'ai parti".

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