2007 : Tristane Banon et DSK, le porc balancé trop tôt
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2007 : Tristane Banon et DSK, le porc balancé trop tôt

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La série documentaire (Netflix) consacrée aux affaires d'agressions sexuelles de Dominique Strauss-Kahn a remis en lumière un événement plus ancien encore : l'agression sexuelle que l'écrivaine française Tristane Banon raconte avoir subi de la part de DSK, et qu'elle a tenté de faire connaître à travers les médias. En 2007, sa révélation était reçue par des rires gênés. En 2011, c'était elle la coupable. Aujourd'hui, on l'écoute et on la regarde autrement. Retour sur une épreuve médiatique.

Chez Thierry Ardisson dîne le tout Paris, sous l'œil des caméras de Paris Première. 93 faubourg Saint-Honoré, l'adresse de l'homme en noir et titre de l'émission qu'il produit alors pour la chaîne privée, reçoit le 13 février 2007 huit invités, six hommes et deux femmes : Gérald Dahan, humoriste, Claude Askolovitch, Jean-Michel Aphatie et Hedwige Chevrillon, tous trois journalistes, Jacques Séguéla et Thierry Saussez, communicants, l'acteur Roger Hanin (décédé en 2015) et Tristane Banon, journaliste et écrivaine. Banon est à l'époque l'autrice d'un livre d'entretiens avec diverses personnalités masculines (Jacques Séguéla, Christian Lacroix, Calogero...), interrogées sur les plus grosses erreurs commises dans leur vie (Erreurs avouées (au masculin), éditions Anne Carrière). Elle est également la plus jeune des convives, ce qui fait dire à Thierry Ardisson, au début de l'émission et alors que ses invités ne sont pas encore arrivés : "La gonzesse (Tristane Banon, ndlr) faut la mettre à côté de Roger Hanin. Ça lui plaira à Roger Hanin d'avoir une belle gonzesse à côté de lui."  

"Il a essayé d'ouvrir mon jean"

Alors que le dîner commence - l'apéritif, filmé dans la cuisine d'Ardisson, est terminé - Tristane Banon se lance (on n'a pas le début de la conversation, coupé au montage) : "Moi c'était Dominique Strauss-Kahn avec qui ça s'est très mal passé." Devant la télévision, personne n'entend le nom de DSK, que la production de l'émission a décider de recouvrir d'un "bip" sonore. Banon qualifie l'ex-patron du FMI de "chimpanzé en rut", remarque à laquelle Thierry Ardisson, visiblement au fait des rumeurs qui courent sur la vie sexuelle de DSK, apporte son soutien : "Il est obsédé par les... Non mais c'est vrai, on le sait. Il est obsédé par les gonzesses." Après que Tristane Banon a raconté qu'aucune femme ne veut plus travailler avec DSK à l'Assemblée nationale (il est, au moment de l'émission, député PS du Val-d'Oise), elle raconte l'agression subie en 2003 alors qu'elle rencontre DSK pour l'écriture de son livre : "Il a proposé qu'on se voie, il m'a donné une adresse que je ne connaissais pas et déjà ça m'a étonnée, parce que je connais un petit peu sa vie, plus ou moins. Donc je sais où il habite, je sais où est sa permanence. L'Assemblée je vois un peu où c'est situé : c'était rien de tout ça. Je suis arrivée devant l'adresse, je me suis garée, je suis montée. C'était un appartement vide, complètement vide, avec un magnétoscope, une télévision, un lit au fond. [...] Il a voulu que je lui tienne la main pour répondre, il m'a dit «je n'y arriverai pas si vous ne me tenez pas la main». Et puis après de la main c'est passé au bras, et c'est passé un peu plus loin." Interruption de Thierry Ardisson, qui s'adresse à Tristane Banon et semble justifier le comportement de DSK : "Non mais quand on te voit c'est vrai, quand on te voit, bon..." Autour de la table, seul Gérald Dahan semble relever la remarque déplacée du présentateur, d'un laconique : "Oui mais bon..." 

Tristane Banon enchaîne : "Je suis arrivée là-bas j'avais un col roulé noir, alors d'accord..." Nouvelle interruption, cette fois de Gérald Dahan : "... Et je suis repartie j'étais en string !" La journaliste termine : "Ça s'est très très mal fini puisqu'on a fini par se battre quand même, donc ça s'est fini très très violemment. [...] Moi j'ai donné des coups de pieds, il a dégrafé mon soutien-gorge, il a essayé d'ouvrir mon jean..." Ardisson réagit : "Ah j'adore !"  "S'il fait ça, il peut faire n'importe quoi", observe Roger Hanin. Banon conclut en racontant avoir tenté d'effrayer DSK en prononçant à plusieurs reprises le mot "viol", sans succès. Interrogée par Gérald Dahan pour savoir si elle a porté plainte, la journaliste répond : "Je suis allée très loin, j'ai constitué le dossier, j'ai été voir un avocat très connu en la matière qui avait déjà une pile comme ça de dossiers à son sujet." Nouvelle interruption de Roger Hanin : "Roooh... c'est pas bien ça. Faut pas faire des choses comme ça." Finalement en 2003, pas de plainte côté Banon qui refuse d'être "toute sa vie la fille qui a eu un problème avec un homme politique".

À l'époque, la séquence passe quasiment inaperçue. Le nom de DSK est bipé au montage, et l'affaire du Sofitel n'interviendra que quatre ans plus tard. DSK n'est pas encore présidentiable, et Tristane Banon guère connue du grand public. La justice n'ouvre pas d'enquête, les faits rapportés pouvant pourtant, au minimum, relever de l'agression sexuelle. Autour de la table, le seul à réagir fermement, selon lui, est Jean-Michel Aphatie, comme il l'a raconté dans C L'Hebdo le 5 décembre dernier "Tristane Banon raconte cette histoire qui me sidère complètement. [...] Je tairai les noms des gens qui gloussent mais certains gloussent et Thierry Ardisson fait partie des gens qui gloussent. [...] C'est une émission enregistrée. J'ai dit à Thierry Ardisson : «Ce que nous avons entendu est horrible. Si tu diffuses ça, je m'en vais tout de suite. Je ne veux pas être le témoin, le complice du récit d'un viol. Si tu coupes la scène, je reste». Thierry Ardisson, royal, me dit : «T'inquiète pas, je vais couper»". La séquence est finalement diffusée, seule...la protestation d'Aphatie étant coupée au montage.  Interrogé par ASI en 2011 sur le sujet, Aphatie avait sèchement refusé de nous répondre.


Des invités "sidérés"

Une version que confirme aujourd'hui à Arrêt sur images Claude Askolovitch, journaliste à France Inter, qui "aurait aimé se comporter comme Jean-Michel Aphatie, dignement", malgré le contexte : "Les dîners chez Ardisson c’était demi-mondain, c’était marrant d’y être. On n'y discutait pas de choses graves et sérieuses." Treize ans plus tard, il revoit ces images avec amertume : "Je souris bêtement, je suis embarrassé d'être là. Je ne sais pas quoi faire de ce que j'entends. Je n'aime pas ces images pour ce qu'elles montrent de moi, de mon évitement de l'époque" explique-t-il à ASI. Pour Edwige Chevrillon, aujourd'hui chez BFM Business, sa "sidération" à l'époque vient du "décalage entre une soirée de divertissement et un récit très fort et important". "Non pas que nous ne croyions pas Tristane Banon, mais il est vrai que sans contradictoire, on se sentait pris à témoin d'un récit grave. Ça a créé une sorte de malaise." Résultat de ce "malaise" : " on a demandé à ce qu'a minima, le nom de DSK soit bipé" se souvient la journaliste. Jacques Séguéla regrette aujourd'hui être "passé à côté" de la discussion : "J'étais ailleurs. Sur le moment, personne n'a réagi, je n'ai pas bien compris ce qu'il se passait. Quand on revoit les images aujourd'hui, on se demande comment on a pu passer à côté d'un tel récit." Pour Thierry Ardisson, producteur et hôte de l'émission, les choses se seraient passées un peu différemment, notamment avec Jean-Michel Aphatie. "Il m'a dit : « Pour moi, on ne peut pas accuser quelqu’un sans preuve, donc je m'en vais». On a arrêté le tournage, on s’est mis à part et je lui ai dit qu'on allait biper le nom de DSK au montage, et le dîner a repris. À aucun moment je n'ai promis de couper la séquence, c'est d'ailleurs quelque chose que je n'ai jamais fait dans toute ma carrière."  Quant à l'absence de réaction des convives, Ardisson estime que l'époque a changé : "Quand elle nous a raconté la tentative de viol, il est clair qu'on n'a pas fondu en larmes. Il est certain que depuis #MeToo, les réactions ont changé, on ne réagirait pas pareil aujourd'hui." 

Restait à entendre, à propos d'Aphatie, la version de Tristane Banon, qu'elle livre au Figaro Madame : "Il a sans doute été à mes yeux l’un des tous premiers journalistes français à se comporter avant Me Too comme si l’on était après Me Too. Tout de suite, il a arrêté le tournage, il a dit «attendez, on arrête tout, on arrête les caméras», et il a dit «il y a deux possibilités : soit ce que Tristane nous raconte est vrai, auquel cas il faut que ce soit dit à une instance judiciaire compétente et cela n’a pas sa place dans une émission de divertissement, soit elle ment, auquel cas je ne veux pas qu’on puisse penser que je n’ai rien fait face à quelqu’un qui ment». Mais Thierry a dit qu’il ne fallait pas s'inquiéter, que ce passage serait sans doute coupé, ou que le nom serait bipé..."

Interrogée sur ce dîner par Jalil Lespert, qui signe un documentaire en quatre épisodes pour Netflix sur les différentes "affaires DSK" (celle du Sofitel de New-York, l'agression subie par Tristane Banon, et l'affaire du Carlton de Lille), Banon se rappelle de la soirée : "Quand je souris comme ça, de façon presque idiote et que je fais la gentille blonde… En général c’est que je suis très mal à l’aise." Que dit cette séquence du regard porté sur les violences faites aux femmes en 2007 ? Pour la journaliste, "on est bien avant #MeToo, donc c’est encore hyper drôle. Il y a encore plein de mecs qui trouvent ça drôle parce que personne leur a expliqué que c’était pas drôle." Toujours dans le documentaire signé Netflix, Ardisson s'explique : "Quand je dis «j'adore !» c'est parce que je sens que c'est sulfureux. Ça va faire du buzz. Je dis pas «j'adore le viol»." Une telle séquence serait-elle encore possible aujourd'hui ? "Aujourd'hui, j'ose espérer qu'on réagirait différemment, moi le premier. Malgré le sourire de Tristane Banon, on comprendrait, on analyserait, on poserait tout de suite des mots plus durs sur ce récit. Ça ne veut pas dire qu’on croirait tout de suite sa parole, mais on qualifierait ce témoignage comme il faut : en parlant d'agression sexuelle", estime Claude Askolovitch. Pour Ardisson, la séquence serait bien différente aujourd'hui : "Une femme ne viendrait pas raconter ça dans une émission de divertissement. En tout cas, les réactions seraient différentes. À l'époque, pas un journalisme ne m'a appelé pour savoir quel nom avait été bipé. Pas un. Aujourd'hui, on m'appellerait je pense." 

Avant cette émission, Tristane Banon n'avait jamais évoqué publiquement cette agression, mais il était possible d'en trouver un récit partiel dans Sexus Politicus, des journalistes Christophe Deloire et Christophe Debois, paru en 2006. Ils y évoquaient une rencontre entre DSK et "une journaliste d’à peine vingt-quatre ans", au cours de laquelle le député "se serait montré très entreprenant, voire inconvenant."

Au JT, Banon dans la posture de l'accusée

Après le dîner chez Ardisson, quatre ans s'écoulent. Puis vient la déflagration du Sofitel de New York. Nafissatou Diallo, employée de l'hôtel de luxe, accuse Dominique Strauss-Kahn de viol. Sous les caméras du monde entier, DSK, patron du FMI, quasi-élu président un an avant la présidentielle, est incarcéré. Le 15 mai 2011, au lendemain de l'arrestation de DSK, la mère de Tristane Banon prend la parole. Anne Mansouret, alors vice-présidente PS du Conseil général de l'Eure, déclare que DSK "a bien tenté d'abuser de Tristane." Pour la journaliste, l'affaire est désormais inévitable. Après avoir longuement hésité, elle annonce finalement une plainte pour "tentative de viol" le 4 juillet 2011, plainte suivie de l'ouverture d'une enquête par le parquet de Paris. 

Si elle s'est souvent exprimé dans des médias écrits, et s'était confiée dès après les faits à plusieurs journalistes, comme nous le racontions, Tristane Banon n'a encore jamais été interviewée au JT, grand-messe de l'information. C'est chose faite le 13 juillet 2011, face à David Pujadas. La séquence, qui dure cinq minutes, est une véritable mise en accusation de Tristane Banon. À aucun moment la journaliste n'est invitée à raconter sa version des faits, ni à apporter des éléments soutenant son accusation. Voici les cinq questions posées par Pujadas à Tristane Banon (voir vidéo ci-dessous): 

- C'est ma première question : pourquoi si tard ? Pourquoi huit ans après? 

- Est-ce que c'est l'affaire du Sofitel qui vous a décidée à avoir recours à la justice ? Est-ce que ça n'a vraiment aucun lien ? 

- Tristane Banon, lui, DSK, sur ce fameux jour de 2003, il parle d'un entretien qui s'est déroulé normalement, il dit même qu'à la fin il a appelé un de ses amis pour qu'il vous accorde à son tour une interview, est-ce que vous avez souvenir de ce détail? 

- Vous avez des activités avec la mairie UMP de Boulogne. Est-ce que vous avez été incitée, manipulée diraient certains, pour porter cette affaire en justice ? 

- Comment réagissez-vous lorsque vous entendez ce que disent certains, c'est à dire que vous seriez quelqu'un d'instable, que vous avez aimé ou que vous aimez le contact avec des gens célèbres, et que finalement et bah vous chercheriez à vous faire de la pub ? 

Invitée à revoir cette séquence sur le plateau de C à Vous, Tristane Banon se souvient d'un moment qui la rend "complètement dingue" : "On est quand même en entrée d'un journal télévisé, sur l'une des chaînes les plus vues du pays, et il commence déjà par colporter des on-dit. Des ragots. Enfin ça serait impensable aujourd'hui. [...] Il y a eu une révolution totale au moment de l'affaire DSK. Moi je me souviens qu'en 2011, quand ça a éclaté, la question fondamentale était de savoir pourquoi j'avais porté plainte aussi longtemps après. C'était suspect, et c'était incompréhensible." 

Après France 2, Tristane Banon sera invitée par Michel Denisot sur le plateau du Grand Journal, puis au JT de TF1, non sans réticences de la chaîne, qui souhaitait dans un premier temps réaliser l'interview en différé, pour y pratiquer des coupes éventuelles. Laurence Ferrari insistera pour finalement l'inviter en direct dans son JT le 29 septembre 2011. Dans une interview donnée à l'époque, Tristane Banon avait clairement mis en cause plusieurs journaux, favorables à DSK : "Je n'ai jamais compris l'attitude du Monde, je ne m'explique toujours pas le comportement de Libération ou du Nouvel Observateur, si ce n'est que ces journaux de gauche ne voulaient ni brûler une icône, ni injurier l'avenir. Comme si les faits incriminés n'avaient aucun poids, aucune valeur et que seule l'envergure politique de celui que la justice américaine poursuivait alors importait à leurs yeux."

Après enquête, le parquet de Paris classera finalement la plainte de Tristane Banon pour cause de prescription, tout en estimant que "des faits pouvant être qualifiés d'agression sexuelle sont [...] reconnus" (précision qu'omettent plusieurs médias, comme nous le signalions). Une version par ailleurs différente de celle transmise à l'époque à l'avocat de Tristane Banon, David Koubbi. Dans un courrier envoyé à la journaliste, pour l'informer du classement sans suite de sa plainte contre DSK, on peut lire : "S'agissant des faits reconnus par leur auteur, dont la connotation sexuelle n'est pas discutable, ceux-ci ne peuvent s'analyser autrement qu'en délit d'agression sexuelle." Une nuance de taille, et qui ne sera pas relevée par la presse à l'époque.

Neuf ans après le tourbillon judiciaire, que reste-t-il de ces deux séquences, qui auraient pu lancer #MeToo bien avant l'affaire Weinstein ? Une séquence comme celle tournée chez Ardisson pourrait-elle encore passer quasiment inaperçue ? Impensable pour l'avocat de Tristane Banon, David Koubbi. "Je pense que ça irait plus loin, il y aurait beaucoup plus de réactions, juge le pénaliste. Aujourd'hui, le parquet ouvrirait une enquête, là où à l’époque il ne s’est pas passé grand chose." 

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