Contre le gel de la dette, des médias casseurs de notre modèle social
Il faut se rendre à l'évidence que Patrick Cohen n'y connaît rien à l'économie. Le 17 septembre, l'éditorialiste s'appuie dans sa chronique chez C à vous, sur une étude récente de l'Institut de l'entreprise, un lobby patronal, qui insiste sur le fait qu'en matière de questions budgétaires "le niveau de compréhension [des Français] n'est pas à la hauteur de l'enjeu", dit l'étude. De quoi mener le journaliste à intituler sobrement sa chronique : "Pourquoi les Français sont nuls en économie ?" "Même ceux qui disent bien connaître le sujet se trompent avec aplomb dans un phénomène de surconfiance dans un paradoxe […] où on s'estime d'autant plus compétent qu'on estime mal ce qu'on ignore", tance-t-il – et vous allez voir, l'ironie du sort est terrible. Par exemple, Cohen s'inquiète du fait que les Français se trompent majoritairement quand on leur demande quel est le premier poste de "dépense de l'Etat". Ils disent la Défense ! ou la Santé ! Les gros nuls. Alors que c'est les retraites évidemment, rappelle Cohen.
Sauf qu'il se trompe lui aussi. Les retraites ne sont pas des dépenses de l'Etat, mais bien des dépenses de la sécurité sociale – ce n'est pas parce qu'elles sont publiques qu'elles sont étatiques, erreur commune, mais témoin implacable de son amateurisme. Par ailleurs, si on voulait faire bon gré mal gré, et qu'on comptait les dépenses de retraites payées par l'Etat à ses fonctionnaires (65 milliards d'euros en 2025), on arriverait au... cinquième budget de l'Etat. La confusion entre dépenses publiques et dépenses étatiques (pas le même mode de financement, pas le même mode de fonctionnement, pas le même mode de dépenses) est un gimmick commun à l'éditoriocratie. Il est d'autant plus terrible que l'Institut de l'entreprise parlait, lui, bien de dépenses "de la Nation".
La dette, ce croque-mitaine du sérieux budgétaire
De la même façon que certains ne sont pas d'extrême droite mais font l'extrême droite, Patrick Cohen ne veut sans doute pas détruire le modèle social français, mais fait la destruction du modèle social français. C'est un procédé commun chez les libéraux : on confond tout, on ne discerne plus rien, et on accumule tous les chiffres, ceux des retraites et de la Santé, ceux de l'Éducation nationale, de la Défense et du fonctionnement de l'Etat, on en arrive à des milliards, à des pourcentages de PIB exorbitants qui font croire que l'Etat obèse avale toute la richesse nationale pour la recracher dans le ventre de sombres et goulus fonctionnaires. Tout cela fonctionne très bien : le succès en librairie du livre de Sarah Knafo, le Casse du siècle (Fayard), dans lequel la zemmouriste demande la baisse des impôts et des dépenses publiques, en est la preuve – même s'il est bien aidé par l'arsenal des médias bolloréens dans cette mission.
Pour elle, la fiche de paye est "une scène de crime", recouverte du sang du contribuable, saignée par l'impôt sur le revenu et les cotisations dont elle ne sait visiblement pas à quoi elles servent (livre assez bien débunké par Marianne et par Libé par ailleurs). C'est la grande escroquerie des libéraux : ils demandent de laisser plus de liberté au peuple, de rapprocher le "net du brut", sans jamais dire comment les gens ensuite paieront pour les grands risques de la vie ou l'école de leurs enfants – à savoir très cher, pour des services privés aux prix exhorbitants que seuls les casseurs de la fraternité économique pourront se payer. La droite est ainsi faite que sur les plateaux télé, elle revêt la cagoule noire de la réduction des dépenses et la matraque de la dette servant à exploser les vitres de la protection contre la mort.
Et quand l'accumulation des chiffres et la condescendance ne suffisent pas, il faut y rajouter un autre spectre, un croque-mitaine du sérieux économique : la dette. À cet égard, la rentrée politique a été aspirée par les débats sur la proposition d'annulation de la dette détenue par la BCE avancée par Jean-Luc Mélenchon. Une proposition qui n'a pour but que d'essayer de comprendre ce qu'est une dette, quelles sont les marges de manœuvre pour limiter son poids sur les finances publiques, quels leviers politiques existent – d'autant plus quand ladite dette est détenue par une banque centrale commune – bref que ce "problème" est loin d'être indépassable et que sa seule réduction ne peut être un projet de politique économique en soi. Mais le problème est ailleurs : baisse des recettes depuis vingt ans, aides aux entreprises sans conditions, niches fiscales, impôt zéro pour les plus riches etc. Que si l'Etat perd de l'argent, c'est qu'il se refuse à en prendre à ceux qui s'en accaparent le plus.
Contre le chantage austéritaire
La proposition du leader insoumis, aussi portée par le banquier Pigasse – se méfier, donc – a fait trembler d'effroi la doxa ordo-libérale : un économiste l'a pourfendue dans Challenge évoquant une "fraude intellectuelle", et "le piège de l'argent magique" ; un journaliste éco du Figaro qualifie le propos du leader de LFI de "ruineux" et "mensonger" ; dans le Point, un professeur des universités de la Sorbonne affirme que le proposition "ne fait que prolonger l'illusion d'une dépense publique sans contrepartie" ; pour Olivier Babeau c'est un "miroir aux alouettes". Les réactions offensées et alarmistes ont été légions et nourrissent depuis un mois les hydres de l'impossibilité d'une alternative.
Du côté des politiques, nombreux du centre à la droite ont aussi tordu le cou de la volonté annulative, même ceux, du côté de Place Publique, qui autrefois la défendaient. C'est que la dette est devenue la tonalité majeure des politiques économiques. Tout s'harmonise autour d'elle, et les gammes dissonantes, construites sur la préservation et la pérennité de nos services publics et de notre protection sociale, sont devenues des chants de sirène pour les Ulysses néo-libéraux.
Que la dette soit brandie pour tout casser, le camp des redresseurs de torts ne s'en cache pas. Ainsi à C ce soir, dans un débat de grande qualité par ailleurs, où certains invités tentaient de couper les têtes chaque fois repoussées des monstres du marigot capitaliste, Rémi Godeau, rédacteur en chef de l'Opinion lui aussi s'émeut de cette mesure, et est clair sur le sujet : "Si vous regardez la dépense publique, elle a reculé sur l'investissement, en revanche sur la santé et les retraites, elle a explosé." On en revient toujours là : s'attaquer aux dépenses sociales. Et s'il le faut, le justifier en disant qu'il faut choisir, que ce sont elles, ou l'investissement. Sans jamais dire, que l'on pourrait faire les deux, et que si l'un et les autres sont si mal en point, c'est parce qu'on se prive, depuis des décennies, des rentrées fiscales des plus riches et des grandes entreprises.
Mais comme les libéraux ne sont pas à une perversion près, ils osent feindre qu'ils ont bon coeur face à la mauvaise fortune. "S'endetter pour construire des universités ou mener des politiques pour la transition écologique, oui, assure Godeau, mais ce n'est pas du tout ce qui est en train de se passer." En effet, à force de politiques de l'offre qui permettent aux entreprises de convertir les aides de l'Etat en dividendes (la France est le deuxième pays au monde où ses entreprises cotées ont le plus versé de dividendes en 2026, la crise tout ça, les entreprises pieds et poings liés) et saccagent les conditions de travail des enseignants, en effet, on ne peut pas dire qu'on investit dans l'avenir (et il ne s'agirait pas de vouloir "embêter Total", comme l'a rappelé notre ministre du commerce Serge Papin, sur BFMTV).
Loin de cette cacophonie capitalistico-tractée, on a eu ici et là des débats plus équilibrés, notamment sur C politique. Car l'annulation de la dette peut évidemment être multiforme (annuler, n'est pas effacer, rappelle le Monde diplomatique, le premier cas peut favoriser des politiques d'austérité dictées par les marchés quand le second peut permettre de s'en émanciper.)
Et sa mise en place pose des questions techniques et juridiques qu'on ne peut éluder, et qui visiblement ne se règlent pas en un claquement de doigts (l'AFP ou encore Alternatives économiques s'y sont frottées). Certes, l'annulation de la dette détenue par la BCE ne réglerait pas tous les problèmes de la France. Mais abaisser son poids sur nos finances publiques permettrait de limiter ce levier de chantage austéritaire. Et d'enlever une arme de destruction des casseurs libéraux. Qui ne manqueront pas de trouver dans leurs boîtes à outils, d'autres contondances pour saccager la solidarité économique.
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