En direct (et complaisant) : le nouveau Ruquier du samedi soir
chronique

En direct (et complaisant) : le nouveau Ruquier du samedi soir

Offert par le vote des abonné.e.s
C’est enfin en direct. Après quatorze années de talk show enregistré, Laurent Ruquier a mis un terme à "On n’est pas couché" pour présenter le nouveau rendez-vous du samedi soir sur France 2: "On est en direct". Rien à voir avec la version précédente qui avait fini par s’essouffler : France 2 nous promet un programme "mêlant bonne humeur et impertinence, où tout peut arriver". Chouette ! Mettez-vous sur votre 31, servez-vous un petit verre, et allons découvrir cette émission présentée par Ruquier comme un "club de nuit" avec "un bar, un piano, des petites tables et beaucoup d'invités". Un programme qui ressemble quand même beaucoup au précédent. A un détail près...

Sympa la salle ! Lumière tamisée, fauteuil rouge, générique un peu jazzy, bienvenue au "club de nuit" de Laurent Ruquier.

C’est samedi soir, alors on va se détendre autour du piano bar…

On peut danser aussi...

Allez tous ensemble…

Changement de playlist...

Hep hep… partez pas comme ça… Y’en a une autre…

Oh, et Hugues Aufray !

Du bleu au clair-obscur

"Divertissement", "Culture", "Rencontres", "Humour", "Humeur", "Surprises", "Happening", "Impertinence", "Découvertes". La nouvelle émission , c’est tout ça à la fois. C’est même écrit sur le générique :

Filmé en direct (ou presque, car depuis le couvre-feu, l’émission est tournée dans les conditions du direct le samedi après-midi), ce club de nuit est en apparence très différent d’On n’est pas couché.

Avant, on faisait un tour de table interminable dans un décor bleu…

Maintenant, c’est la même chose, mais le décor est plus sombre...

Avant, Ruquier recevait les invités politiques dans "le fauteuil"...

Maintenant, rien à voir, ils sont accoudés à un comptoir...

Avant, Ruquier accueillait des humoristes imitant des personnalités, comme Depardieu, Karl Lagarfeld…

Dans la nouvelle émission, il y aussi des imitateurs... de Depardieu et Karl Lagarfeld ?!?

Avant, Ruquier invitait des acteurs, des chanteurs, des humoristes...

Bon bah là, faut reconnaître que si ce sont des sosies, la ressemblance est bluffante…

Bref, On est en direct est une toute nouvelle émission de Laurent Ruquier qui ressemble quand même beaucoup à l’ancienne. Mais l’ambiance y est tout de même plus conviviale (sûrement l’effet club de nuit).

On est en direct, mais on est surtout en promo

Carla Bruni a de "très jolies chansons" dans son nouvel album, Grand corps malade a des "textes formidables", Hugues Aufray aussi a de "magnifiques chansons". Quant au nouvel album de Vianney, il "est évidemment à recommander parce que toutes les chansons sont superbes".

Même enthousiasme pour les livres : l’ouvrage préfacé par Nicolas Bedos (ancien chroniqueur d’ONPC) "est formidable, il y a de magnifiques photos, des textes aussi". Celui de Douste-Blazy pareil : "Je recommande ce livre parce que j’ai appris énormément de choses", assure Ruquier. Quant à Catherine Pancol, ses livres sont des "cartons absolus" sauf "parfois, certains critiques [qui] font la fine bouche" mais "vous plaisez au moins à ceux qui vous lisent et ils sont nombreux à acheter vos livres, c’est déjà pas mal", précise l’animateur.

Il est sympa Ruquier, toujours le petit mot pour aider les artistes à vendre leur album ou leur livre. Parfois, c’est toute l’œuvre de l’invité qu’il faudrait acheter : "Ce n’est pas mon premier Foenkinos, j’en ai bien lu cinq ou six déjà, et je dois dire qu’à chaque fois, c’est un plaisir. On ne s’ennuie pas, on s’amuse aussi dans ce livre".

Forcément, ça fait plaisir à l’auteur…

Le même faisait un peu plus la tête dans la version précédente du talk-show…

Oui, car la vraie différence entre On n’est pas couché (ONPC) et On est en direct (OEED), ce n’est pas vraiment le direct, mais plutôt le dispositif de l’émission : les deux chroniqueurs qui faisaient le piment de l’émission d’ONPC et se montraient souvent sans concession avec les invités, ont été éjectés. Ruquier est désormais seul à bord, sur les conseils de son ami de toujours, le dessinateur Philippe Geluck. Lequel avait déclaré lors de la dernière d’ONPC, en juillet 2020 : "Pourquoi vous vous êtes fait chier avec des chroniqueurs pendant autant d'années ? Quand vous faites les interviews, ça va tout seul".

Résultat ? Aujourd’hui, les livres de Foenkinos, "c’est un plaisir". Le 12 janvier 2013, face aux chroniqueurs-snipers de l’époque, ce n’était pas la même fête. Aymeric Caron : "Ce qui m’a gêné, c’est une espèce de philosophie de comptoir avec des aphorismes qui franchement n’étaient pas toujours heureux". Et bim. Natacha Polony ? "J’ai trouvé que c’était à la littérature ce que le Caprice des Dieux est au fromage au lait cru, c’est-à-dire qu’on peut avoir envie d’en manger une boite entière, c’est sympathique, mais c’est insipide". Réplique amère de l’écrivain : "Vous comprenez pourquoi des écrivains ne veulent pas venir ici".

En 2020, fini les critiques acides et le contradictoire. On est en direct, mais on est surtout en promo. Ce qui permettra d’accueillir tous les artistes désormais, car la version chroniqueur avec Zemmour-Naulleau-Pulvar-Caron et cie en dissuadait de plus en plus (L’Express en dressait la liste en 2015).

Le retour du "gros clash"

Tant pis pour la critique culturelle à la télé. Mais qu’en est-il des invités politiques ? Samedi 14 novembre, le nouveau Ruquier recevait la ministre de la culture, Roselyne Bachelot. Et à en croire les sites bidons, il y a eu un "gros clash" entre la ministre et Léa Salamé (venue pour son livre sur les "femmes puissantes").

Chouette, un "gros clash" ! C’était la marque de fabrique d’On n’est pas couché. Pendant 14 ans, les téléspectateurs n’étaient pas couchés justement parce qu’ils savaient qu’il allait se passer quelque chose. La production teasait d’ailleurs ces joutes avant la diffusion de l’émission, vu qu’elle était enregistrée (regardez le "best of clash").

Alors, ce clash Bachelot-Salamé ? En réalité, la séquence Bachelot reflète parfaitement la nouvelle ligne éditoriale de l’émission. Remettez des glaçons dans votre verre, et c’est parti…

Débarrassé de ses chroniqueurs-snipers, Ruquier va bien se marrer avec "Roselyne".

Mais vraiment beaucoup…

Première question : "Bonsoir Roselyne, bienvenue sur notre plateau. Tiens, j’ai envie de commencer, une toute première question et je vais la piquer à François Hollande : Ça va, pas trop dur en ce moment ?" A priori non, car l’interview va être aussi insipide qu’un Caprice des Dieux comme dirait Polony. Car Ruquier est incapable de poser une question directement.

Par exemple, sur la fermeture des librairies, il ne peut s’empêcher de lui poser une question à rallonge, en prenant mille précautions et en citant… la grand-mère de Bachelot : "On sait que les artistes vous font plutôt confiance [précaution 1]. Ce n’était pas gagné d’ailleurs mais quand même, votre arrivée rue de Valois a été plutôt appréciée par l’ensemble de la profession [précaution 2]. On sait que vous aimez les artistes parce qu’on sait que vous allez au théâtre, à l’opéra bien sûr, que vous lisez et que vous écrivez [précaution 3]". Et donc la question ? "Je pensais à Corentine, votre grand-mère (...) qui arrivait à Paris, sans savoir lire, sans savoir écrire et je crois que c’est Jules, son premier mari, qui lui apprenait à lire et à écrire dans un escalier près de la chambre de bonne où ses patrons l’avaient logée. Et je me disais, bah voilà, Corentine, aujourd’hui, elle ne trouverait pas de livres pour apprendre à lire et à écrire". Ouaf ! Pauvre mamie Bachelot qui n’aurait pas appris à lire.

C’est toujours comme ça avec Ruquier, il prend mille précautions, multiplie les digressions pour finir par dégainer sa question avec un pistolet à eau. Car l’animateur le répète à Bachelot, "on sait que vous faites le maximum".

Transformer toute question potentiellement embarrassante en séquence promotionnelle, c’est tout un art. Prenez le Conseil de défense sur le Covid, ce bidule très critiqué par l’opposition pour son manque de transparence, notamment parce que les discussions relèvent du secret défense. Ruquier va bien évoquer ce sujet embarrassant mais en s’excusant de le faire, voire en déligitimant sa position d’intervieweur : "Je ne devrais pas donner mon avis, mais après tout, j’ai cette chance, je ne suis pas journaliste, donc je pose les questions que je veux [précaution 1]. J’ai le droit de dire des bêtises et j’aime bien en plus en dire [précaution 2]. Mais c’est vrai qu’on s’interroge sur ce fameux Conseil de défense. On voit bien que l’opposition s’en sert en plus de ce Conseil de défense où paraît-il, il y a Emmanuel Macron, le Premier ministre, etc." Ouh… On sent la question qui tue… Chargement du pistolet à eau, et bim : "Vous, ministre de la Culture, est-ce que vous y êtes ?"

Réponse de Bachelot : Oui. Ouf ! L’impertinent Ruquier est rassuré, il peut dégainer ses compliments : "Très bien, tant mieux, ça me rassure parce que vous nous apportez un peu d’optimisme, madame Bachelot parce que vous parlez aux Français de façon plus joyeuse, peut-être que ne le font parfois monsieur Jean Castex. (...) Vous nous apportez plus d’espoir, et ça, on en manque".

Fin de l’interview solo. Ruquier va alors se tourner vers les invités pour leur permettre de poser une question à la ministre. Et là, l’émission bascule dans le grand n’importe quoi.

"On palpe la banane"

Foenkinos tire le premier : "D’abord, il y a une chose dont on ne peut pas à l’évidence faire le procès, c’est l’empathie que dégage Roselyne. (...) Tout le monde a considéré que la fermeture des petits commerces et des librairies évidemment, ça reste une absurdité. Donc moi j’ai apprécié d’entendre ces choses techniques que je n’avais pas entendues jusqu’à présent". Oui, c'est parce que quelques minutes auparavant, Bachelot avait expliqué que les librairies étaient fermées car les clients feuillètent les livres et peuvent ainsi se transmettre le virus. 

La journaliste Carla Bruni, qui compare les livres et les fruits, proteste contre cette idée d'une spécificité des librairies : "Non, un avocat, on le prend, on le palpe, on le palpe et on le repose. On en reprend un autre… on le palpe, on prend le melon, on palpe le melon, on palpe la banane".

Ruquier se marre : "Ne prenez pas le melon Carla et ne palpez pas votre avocat."

La ministre rigole : "Son mari est avocat, j’espère qu’elle le… pardon."

Ruquier s’insurge : "Roselyne… On n’est pas aux Grosses têtes. Elle me voit, elle croit qu’elle est revenue aux Grosses têtes." Puis il se tourne vers la chanteuse-politologue : "Marina Key, vous voulez dire quelque chose à la ministre ? Vous êtes satisfaite de ce que vous avez entendu ?". Et bim, elle dégaine son pistolet à eau : "C’est vrai qu’on n’a pas tout ce côté technique et que sur le moment, quand on nous dit que vous ne pouvez pas vendre physiquement votre album, vous ne pouvez pas aller en concert, on est juste triste et on est en colère… alors qu’en réalité, il y a une énorme pensée derrière, et on essaye juste de protéger les gens au maximum. Donc ben, merci."

Une vraie boucherie cette interview à cinq, Bachelot est au plus mal…

Dans cette ambiance lunaire, Ruquier donne enfin la parole à la seule journaliste présente sur le plateau, Léa Salamé. Laquelle décline : "Donnez la parole à Carla Bruni, je pense que c’est plus intéressant." (sic)

Bruni : "Ah non, ah non, moi je suis nulle en questions, et en plus j’adore Roselyne. Elle fait tout ce qu’elle peut et je la remercie pour son courage".

Ce n’est qu’au bout de cette longue séquence de palpage d’avocat et de courage de la ministre que Salamé va poser l’unique question à l’origine du "gros clash" des sites bidons : "Comment vous arrivez à porter ces décisions qui, fondamentalement, doivent vous brutaliser, vous. Vous n’êtes pas d’accord avec la fermeture des librairies. Roselyne Bachelot, on le sait". Oui, "Roselyne" ne décide pas en tant que ministre, elle est "brutalisée" par les autres. L’occasion de faire une petite prière pour la réouverture…

Et Ruquier de conclure : "Vous qui rêviez d’être ministre de la Culture (...), c’est quand même pas de bol que ça tombe en ce moment ?" Disons qu’elle se console grâce à cette nouvelle émission impertinente...

Ruquier déconfiné

A bientôt 60 ans, en exfiltrant ses snipers, Ruquier entame donc sa nouvelle carrière de Drucker du samedi soir. Mais soyons honnête, il lui reste encore un peu de chemin à parcourir pour y parvenir. Car Ruquier pourrait parfaitement apporter la contradiction aux artistes et aux politiques. Il pourrait même les piéger avec un dispositif désavantageux. C’est exactement ce qu’il a fait avec un médecin, dans un débat sur les mesures sanitaires contraignantes.

Depuis plusieurs mois, Ruquier s’agace des mesures prises par le gouvernement pour lutter contre la pandémie (que ce soit sur le port du masque, le confinement, la fermeture des commerces, des théâtres et des librairies). En juin 2020, quand il reçoit BHL pour son livre Ce virus qui rend fou à ONPC, Ruquier dit souscrire à toute son analyse. 

Alors quand il lance le débat du samedi 3 octobre, bizarrement intitulé "Est-on condamné à une épidémie de mesures contraignantes ?", les dés sont pipés. Sur les sept invités qui s’expriment (quatre autour de la table, plus trois dans la salle), seul le médecin-chroniqueur d’Europe 1, Jimmy Mohamed, rappelle l’importance de ces mesures. Non sans mal, comme il l’a reconnu lui-même sur Twitter. Car il a dû affronter un huitième intervenant, Ruquier lui-même. Des méthodes que ne renierait pas Pascal Praud...

Comme quoi, Ruquier est bel et bien capable de tenir la contradiction. Mais tout le monde n’a pas la chance d’être politique ou artiste.

Partager cet article

 

Cet article est libre d’accès
En vous abonnant, vous contribuez
à une information sur les médias
indépendante et sans pub.

Déjà abonné.e ?

Abonnez-vous

En vous abonnant, vous contribuez à une information sur les médias indépendante et sans pub.