Canal+ : et le jeanmoulin d'or est attribué à...
Il ne faudrait jamais donner la parole aux acteurs. Hors sujets de promo, j'entends. Pour sortir de la récitation du kit de presse de leur film du moment. Un comédien interrogé à brûle-pourpoint sur une question d'actualité, surtout quand elle concerne une institution finançant le cinéma, cela donne ce festival de "je ne sais pas", "je n'ai pas d'opinion"
, "bien sûr je comprends" "mais d'un autre côté" " personnellement, jusqu'à aujourd'hui j'ai toujours fait les films que je voulais"
festival qui se déroule à Cannes, en parallèle du "in"
.
Et surtout, avec toutes les variantes : "ce n'est pas Canal+ qui est en cause"
(dans la publication dans Libération,
juste avant le festival,
d'une tribune de 600 professionnels dénonçant Vincent Bolloré, NDR). Ben non, bien entendu. Seulement son actionnaire, qui nourrit le projet "d'une prise de contrôle fasciste sur l'imaginaire collectif"
. Et qui a fait répondre par le président de Canal+ Maxime Saada que la chaîne exclurait désormais tout financement d'un film comportant dans son équipe un signataire de la tribune.
Justement, heureux hasard, sous la menace de création de cette liste noire maccarthyste, se trouve en compétition un film de László Nemes consacré à Jean Moulin. Gilles Lellouche, rôle-titre, est donc interrogé en termes offensifs par Yazid Arifi , un militant du site décolonial Paroles d'honneur.
"Pensez-vous qu'il est aujourd'hui primordial, pour ne pas trahir la mémoire de Jean Moulin, de combattre résolument le Rassemblement National (...) et que la France insoumise majoritaire à gauche est le meilleur rempart à l'extrême-droite"
? Lellouche : "Elle est pas un tout petit peu orientée, votre question ?"
Un silence, puis : "J'ai pas de réponse à ça, Monsieur"
. Non. Lui il joue. Il incarne. Ne pas confondre. Il ne se prend pas pour un héros, il l'a dit juste avant. Ô mânes de Yves Montand, interprète dans les Années 60/70 de Z
et de L'aveu !
(Pour nos jeunes abonné.e.s, deux films-missiles respectivement antifasciste et antistalinien).
L'incident pourrait s'arrêter là. On est en fin de conférence de presse. Mais le réalisateur László Nemes sent qu'il y a à cet instant quelque chose à sauver. Quelque chose comme le sens, la nécessité de son film. Son âme, et peut-être aussi son destin commercial. "Je sens qu'on n'est vraiment pas là pour commenter la politique française. Je sens qu'on a fait ce qu'on a pû pour rendre hommage à Jean Moulin. On oublie un peu... au-delà de la dimension historique... de la personne... ce qu'elle a accompli"
. Festival de "euh"
, toutes rames dehors, d'où il ressort que le Moulin qui intéresse le cinéma français de 2026 est "le personnage extraordinaire"
, le "héros magnifique"
, en dehors de toute considération politique. Quel destin en effet, surtout quand on songe qu'il était aussi amateur d'art, et caricaturiste à ses moments perdus.
Ce que ne dit pas Lellouche, certainement sous le coup de l'émotion, est exprimé dans une interview à l'AFP par la comédienne Sara Giraudeau : dans le système Canal+-Saada, une "petite liberté continue à exister"
. Voilà. Les (nombreux) défenseurs de Canal+ à Cannes, essentiellement dans les organisations professionnelles, répliquent que la chaîne finance aussi des films "qui ne sont pas dans sa ligne de pensée"
, traitant par exemple de questions de LGBT ou de migrants. C'est exact (à l'exception apparemment unique de Grâce à Dieu
, de François Ozon, en 2019, traitant de la pédophilie dans l'Eglise). Mais outre que la chaîne est contrainte à un certain niveau de financement par ses accords avec le cinéma, la réaction de Saada, même sous le coup de l'émotion, montre qu'elle se sent la totale liberté de rompre cet engagement, et de constituer une liste noire de professionnels dont elle interdira l'embauche dans les films qu'elle financera. De fait, l'exemple de CNews, par exemple, témoigne du grand respect par Vincent Bolloré des engagements de pluralisme auprès de l'ARCOM, et de la motivation de l'organe de régulation à les faire respecter.
Canal+ se trouve aujourd'hui dans la situation de sursis précaire où se trouvait l'éditeur Grasset avant le licenciement brutal par Bolloré de son président Olivier Nora. Momentanément préservé, mais tremblant silencieusement sous la menace. Qu'est-ce qui garantit Canal+ qu'elle ne sera pas un jour, demain, dans un an, "grassetisée" ? Le monde du cinéma doit-il attendre cette grassetisation, avant de "nommer les choses, pour éviter qu'elles pourrissent"
, comme dit le réalisateur Arthur Harari ?
Le blog Obsessions est publié sous la seule responsabilité de Daniel Schneidermann, sans relecture préalable de la rédaction en chef d'Arrêt sur images.
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