Politiser l’amitié : l’impossible débat médiatique
Et si nos existences amicales, collectives et intimes pouvaient ouvrir la voie à de nouveaux droits ? Pourraient-elles, déjà, avoir droit de cité dans le débat public ? Au regard de la couverture médiatique réservée au livre de la députée insoumise Clémence Guetté, Pour une politique de l'amitié, on est en droit d'en douter. L'amitié semble en effet avoir du mal à franchir le seuil de la politique, sans déclencher les rires des plateaux télé ou les piques de la presse conservatrice. "Et la « révolution » qu'elle propose n'est rien d'autre que l'avènement de la « République des amis ». Si, si." écrit le Le Point, dans son article intitulé "Une « République des amis », la dernière lubie de la gauche totalisante".
Dès l'accroche, la démarche est déjà disqualifiée : "Son cheminement intellectuel commence par le témoignage presque touchant de la gratitude qu'elle éprouve pour ces êtres qui l'entourent, l'aiment, l'épaulent [...] Elle aurait pu s'arrêter là". La députée, à travers la notion d'amitié, tente pourtant de proposer une réponse juridique aux évolutions des liens sociaux et à des problèmes structurels tels que l'isolement.
Dans les contours de sa proposition de loi : des congés en cas de décès d'un ami ou pour garder leurs enfants, un rapprochement amical pour les fonctionnaires ou des droits au logement, comme la réservation d'une partie du logement social aux colocations. L'objectif serait aussi de créer une adoption sociale formalisée par une sorte de "pacs" ouvert aux ami·es, qui autorise notamment de pouvoir léguer son héritage. Des propositions "décoiffantes", lit-on dans Atlantico ou encore, qui "paraissent anecdotiques dans leur outrance", dans une chronique du Figaro. Dans une vidéo publiée par le JDD, on choisit une entrée ironique : "Ne souriez pas, c'est très sérieux".
L'amitié est méprisée jusque dans les bandeaux télé. Dès janvier, à l'occasion du colloque organisé par Clémence Guetté à l'Assemblée nationale, Alba Ventura consacrait sur TF1 une chronique au sujet : "Au début, j'ai ri, et puis je n'ai plus ri du tout" lançait-elle, sous le bandeau : "Un droit à l'amitié, sérieusement ?". La chroniqueuse poursuivait sur le mode de la provocation : "Elle aimerait que soient créés de nouveaux droits pour les amis - point « i » - point « es » - point… fin les amis", s'en prenant dans le même temps à l'écriture inclusive.
Sur CNews, le registre est, comme souvent, plus frontal encore : "Les « dingueries » de la gauche". Le bandeau de l'émission L'Heure des pros du 27 août donne le ton du cadrage réservé au livre de Clémence Guetté. Sourcils froncés face à un thème aussi subversif que l'amitié, Pascal Praud lance : "Est-ce qu'elle pense ce qu'elle dit ? Est-ce qu'elle dit ça car elle pense que c'est quelque chose qui peut marcher [...], ou autrement est-ce que c'est tout simplement bête ?".
À peine l'idée entre-t-elle dans le débat, qu'elle est déjà sommée de justifier sa raison d'être. "Est-ce qu'il y a pas plus urgent que s'occuper de ça, Clémence Guetté ?", est la seule question posée sur RTL par la journaliste Amandine Bégot à la députée.
Sur RMC, on questionne : "L'idée est simple mais c'est plutôt complexe à mettre en application, non ?". Et dans Estelle Midi, Cécile Duflot s'inquiète, "Est-ce qu'on a droit à un seul ami ? Est-ce que si on est l'ami d'une personne, lui aussi doit être votre ami ? Les amis de mes amis sont mes amis ! On voit bien que ça ouvre des trappes très, très, très compliquées". Clémence Guetté l'a pourtant précisé au micro de France Inter : le "pacs" entre ami·es "serait réservé à une personne".
Si l'idée peine à être prise au sérieux, c'est avant tout car l'amitié reste enfermée dans une représentation dépréciative, selon Alice Raybaud, journaliste et autrice de Nos puissantes amitiés (La Découverte, 2024) : "L'amitié est un lien encore moqué, qualifié d'adolescent, vu comme subalterne, secondaire et anecdotique : alors que l'amitié a une empreinte centrale dans nos vies". Une vision difficile à déconstruire, lorsqu'on constate sa place "invisibilisée" dans les médias : "on la porte avec plusieurs autrices ces dernières années, et la voix de celles et ceux qui veulent repenser ces liens commence à percer dans certains espaces médiatiques".
Son livre, vendu à plus de 35 000 exemplaires, en est un indice : "le sujet intéressait déjà en 2024, et continue d'intéresser" défend-elle. Du côté de la recherche académique, Timothée Chabot, maître de conférences à l'université Toulouse Jean Jaurès, et spécialisé sur les sociabilités amicales ajoute que l'amitié reste "peu étudiée" : "Beaucoup moins que les autres types de relations sociales, les conjoints et les liens familiaux. Notamment, car elle n'a pas de statut légal, et que peu d'enquêtes statistiques lui sont dédiées".
Sortir l'amitié de l'anecdotique
Certaines lignes éditoriales ont déjà commencé à déplacer le regard. Libération a dédié sa Une du 26 août. A l'intérieur du journal, un édito, un grand entretien de Clémence Guetté, un article sur les essais dédiés aux amitiés, et une collecte de témoignages autour des familles choisies. Ce dernier, écrit à quatre mains par Camille Paix et Kim Hullot-Guiot, propose le récit d'une vingtaine de témoignages d'amitiés, de coparentalité et d'habitat partagé. "On s'est saisi du sujet car nous étions intéressées par son aspect émancipateur, féministe et queer, mais aussi parce que le sujet intrigue et intéresse le lectorat" livre Camille Paix, qui voit dans le journalisme un "travail d'archivage du présent". "Quand on est sur un format récit ou témoignage, on documente les existences à un moment donné et l'évolution de la société". Idée que rejoint le chercheur Timothée Chabot : "La structure familiale monoparentale s'assouplit et se diversifie : l'article de Libération s'inscrit dans ce constat et documente une nouvelle façon de faire famille".
Sa collègue de Libération, Kim Hullot-Guiot, ajoute que les sujets "mode de vie" font "plus rarement la Une", notamment parce qu'ils doivent pouvoir s'inscrire dans une actualité : "L'interview de Clémence Guetté a ouvert une brèche pour que l'amitié soit en couverture". Point d'accroche oblige. "Pour justifier l'actualité d'un sujet « mode de vie » dans un quotidien, des sujets qui ne font pas l'actualité de manière imminente, on regarde souvent du côté des maisons d'édition, qui donnent une bonne idée des thématiques dans l'air du temps". Le livre de Clémence Guetté a ainsi offert à l'amitié ce qui lui manquait peut-être pour accéder à la Une : un prétexte. Ce qui n'a plu ni au média conservateur Atlantico (qui compare la couverture de Libé à un "quasi publi-reportage"), ni à Eugénie Bastié - qui dans sa chronique sur Europe 1, rabaisse les interviewées de Libé, mariées entre amies : "et oui, en 2027, se comporter comme un adolescent narcissique est récompensé socialement".
"Vous avez des amis de droite ?"
Le débat change rapidement de terrain à partir de la séquence de France Inter, où Clémence Guetté était l'invitée de Benjamin Duhamel le 26 août à 7 h 50. "Vous avez des amis de droite ou pas ?", demande alors le journaliste à la députée.
Rebelote, six jours plus tard, sur les Grandes Gueules : "Ça m'a déjà été demandé sur France Inter" souffle l'insoumise. Le déplacement du débat va encore plus loin : "Vous avez pu évoquer la famille traditionnelle qui serait d'extrême droite" réplique Antoine Diers. Clémence Guetté l'interrompt aussitôt : "Non, je n'ai pas dit ça". Trop tard, son livre Pour une politique de l'amitié est déjà réduit à un manifeste pour brûler la famille.
La famille traditionnelle menacée
Une fois l'idée de "politiser l'amitié" associée à un supposé danger pour la famille traditionnelle, la polémique s'emballe. Jusqu'à être reformulée sur X par Bruno Retailleau : "Si vous êtes attaché à votre famille, à vos parents, à vos enfants, vous êtes pour LFI un réactionnaire d'extrême droite". La réflexion sur l'amitié s'efface derrière une opposition binaire : la famille traditionnelle contre les autres formes de liens, et les nouvelles façons de faire famille. Le bon sens contre l'extravagance.
Sur BFM, dans l'émission Apolline de 9 à 10, l'écrivain Arthur Chevallier convoque l'URSS et la Chine maoïste pour rappeler que, même là, la famille traditionnelle primait : "Donc je veux dire, de quelle gauche elle nous parle !". Dans 100% Mabrouk, la nouvelle présentatrice de BFM controversée, ouvre ainsi son émission du 26 août : "Héritage, famille, transmission, pourquoi s'attaque-t-on à ce qui fait encore un peu sens dans notre société ?". Son invitée, Laurence Sailliet, ancienne eurodéputée LR, lui emboîte le pas, sous les yeux ébahis de Danièle Obono : l'objectif de Clémence Guetté ? "Fracturer la société jusque dans son intimité". Et sur CNews…
Côté presse écrite, viennent les mêmes expressions à quelques variantes près : "ubuesque" pour le JDD, qui redoute un "déclassement de la famille" ; un "hubris constructiviste" dans Le Point, où l'amour familial, "inscrit dans l'espèce", ne pourrait pas être "remplacé" par un pacs amical.
Dans une tribune du Figaro, les propos de Clémence Guetté sont résumés de la sorte : "L'amitié serait anticapitaliste et la famille d'extrême droite : le nouveau combat à côté de la plaque de LFI". Valeurs Actuelles s'indigne d'une "charge contre la famille traditionnelle" et Boulevard Voltaire, site d'extrême droite fondé par Robert Ménard, pousse la métaphore : "Clémence Guetté veut politiser l'amitié : la famille « grand-remplacée » ?".
D'un média à l'autre, la famille serait menacée, l'amitié instrumentalisée, la gauche à la manœuvre. Beaucoup de temps d'antenne pour un thème présenté comme dérisoire. Alice Raybaud relève le paradoxe : "Certains commentateurs disent ce sujet de l'amitié risible, mais je constate qu'ils y consacrent malgré tout beaucoup de temps de débat. Cela n'a pas l'air si anecdotique que ça !".
Selon elle, la séquence montre "une panique morale qui agite les sphères conservatrices, au point de caricaturer le sujet en le présentant comme un « danger de civilisation »… Interroger notre organisation sociale est vue comme une charge directe contre la famille". Jusqu'à la question posée par Benjamin Duhamel : "Vouloir que les couples fassent des enfants, c'est un combat d'extrême droite ?". La natalité est largement revenue comme contre-argument aux propositions de Clémence Guetté : "Comme si protéger d'autres manières de faire solidarité en dehors de la famille biologique empêchait de faire des enfants. Cela revient à ignorer les véritables freins à la maternité : l'isolement des mères en premier lieu" observe l'autrice.
Car derrière la défense acharnée de la famille traditionnelle, cette "cellule de base de la société" selon CNews, abrite aussi des violences structurelles que Clémence Guetté rappelle dans son livre. Plus de 50% des violences physiques connues se produisent dans la sphère familiale. Un enfant meurt chaque semaine sous les coups de ses parents. L'inceste, les féminicides, rappellent aussi que la structure familiale n'est pas toujours le refuge imaginé. La députée écrit : "Les couples sont moins nombreux dans la population générale, les enfants nés hors mariage sont majoritaires, les familles monoparentales représentent un quart des familles, les femmes peuvent faire des enfants seules ou avec d'autres femmes depuis la PMA pour toutes, le mariage lui-même n'est plus réservé aux couples hétérosexuels… Bref, les réactionnaires ne font que se lancer corps et âmes dans une bataille déjà perdue contre le réel". Mais à la télé ?
"Il s'agit d'ouvrir des droits supplémentaires, pas d'en enlever"
Selon Alice Raybaud, cette séquence médiatique permet aux conservateurs de "se repositionner avec une réaffirmation d'une certaine forme de famille". Or, rappelle-t-elle, cette proposition de loi ne porterait pas cette opposition : "Ce n'est pas une opposition que nous portons : il s'agit d'ouvrir des droits supplémentaires, pas d'en enlever". Mais l'ouverture de droit serait déjà trop radicale, selon certains médias réactionnaires, à l'instar du Point : "À peine un Insoumis découvre-t-il un problème qu'il faut, la seconde d'après, qu'il se demande : « Mais que fait l'État ? » Rien, aimerait-on lui répondre, et c'est très bien ainsi".
L'hebdomadaire loue l'existence de l'amitié comme un "espace anarchiste" - formule surprenante, dans un article à charge contre la gauche "totalisante". Même idée, chez Duhamel : "Est-ce que l'Etat n'a pas autre chose à faire que se mêler de nos relations amicales ?". L'objection méritait d'être pointée du doigt, comme Alice Raybaud le reconnaît : "Comme l'intime est politique, l'Etat participe déjà à l'organisation sociale de l'intime. Cela dit, questionner l'institutionnalisation de l'amitié est intéressant car ce lien échappe à tout contrat et cadre juridique, ce qui en fait en partie sa force". Une vraie piste de réflexion… trop vite rabattue sur un procès en ridicule de la gauche : comme le JDD, qui redoute de devoir "déclarer ses amitiés à un guichet de l'Etat-LFI".
L'occasion est toujours bonne pour disqualifier la gauche radicale. Comme Eugénie Bastié, sur Europe 1, dans sa chronique : "La famille c'est d'extrême droite, il faudra dire ça aux chasseurs-cueilleurs qui ont inventé ce modèle de la famille et du couple stable, qui a assuré la survie de l'humanité pendant des dizaines de milliers d'années, tandis que son modèle de société fondé sur des colocs entre électeurs de la France insoumise ne survivrait pas à l'échelle d'une génération". Prendre au sérieux l'amitié, ou même les propositions politiques d'une députée de la France Insoumise : a priori pas à l'agenda médiatique cette année non plus.
Cet article est libre d’accès
En vous abonnant, vous contribuez
à une information sur les médias
indépendante et sans pub.
Déjà abonné.e ? Connectez-vousConnectez-vous