Rojava (Kurdistan) : "Un véritable ovni politique dans la région"

Arrêt sur images

La région kurde autonome, territoire d'expérimentations et d'utopies ?

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Le Rojava, territoire kurde autonome au nord de la Syrie vient d'entrer dans l'actualité internationale en essuyant les bombardements de l'armée turque. Totalement méconnu des grands médias internationaux, le Rojava bénéficie pourtant de très actifs réseaux militants qui vantent ses institutions démocratiques, son souci écologique, ses pratiques féministes, en un mot le "vivre-ensemble" entre les communautés qui le composent. Le Rojava est-il une nouvelle ZAD, c'est-à-dire un territoire où se concentrent les nouvelles utopies ? Pour répondre : Mireille Court, journaliste et réalisatrice, autrice de La Commune du Rojava avec Chris Den Hond et Stephen Bouquin, et du documentaire "Rojava : une utopie au coeur du chaos syrien" ; Raphaël Lebrujah, journaliste notamment pour Rojinfo ; Frédéric Pichon, géopolitologue spécialiste de la Syrie, auteur du livre "Une guerre pour rien" (ed du Cerf).

le rojava a la lumière de la presse alter

Le nom de "Rojava" est entré brutalement dans l'actualité, à la faveur de deux évènements : les bombardements turcs à la frontière turco-syrienne, sur la ville d'Afrin. Et le jugement de jihadistes de Daech par le gouvernement autonome du Rojava, par des tribunaux antiterroristes auxquels Franceinfo a pu avoir accès. Mais auparavant, l'enclave autonome kurde avait la cote auprès de la presse "alter" et de gauche : Reporterre, BastaMag, Lundi Matin, mais aussi Ballast et l'Humanité, en avaient souligné les pratiques politiques innovantes. Le Rojava jouit aussi d'un important réseau de soutien, de comités locaux et de personnalités politiques d'extrême gauche, comme Philippe Poutou, Jean-Luc Mélenchon ou Olivier Besancenot. Mais qui gouverne le Rojava?  Le PYD, parti kurde syrien, et son bras armé, le YPG contrôlent le territoire. Ils sont assimilés par le pouvoir turc au PKK, groupe armé indépendantiste kurde auteur d'attentats terroristes en Turquie. Derrière PKK et PYD, une même figure intellectuelle et politique : Abdullah Öcalan, figure historique du mouvement kurde, emprisonné en Turquie depuis 1999, et père du confédéralisme démocratique rojavien, inspiré du penseur libertaire américain Murray Bookchin.

"une utopie au cœur du chaos syrien"

Mireille Court s'est rendue dans le Rojava en juillet 2017, pendant deux semaines pour tourner un documentaire avec Chris Den Hond : Rojava : une utopie au cœur du chaos syrien, en accès libre sur Orient XXI. Ce documentaire permet de se pencher sur la vie sociétale, politique, et économique de l'enclave. Politique, d'abord : le confédéralisme démocratique de Öcalan prône des assemblées, communales et cantonales, ouvertes à toutes les communautés, avec représentation paritaire obligatoire. Que peuvent réellement décider ces assemblées ? Existe-t-il une opposition ? "Il ne faut pas oublier que le PYD a une inspiration marxiste-léniniste", rappelle Frédéric Pichon, spécialiste de la Syrie. Par exemple, le service militaire, imposé par le PYD a pu être assez mal reçu par les populations locales. Oui, mais la conscription est "normale en temps de guerre", remarque Mireille Court. Le Rojava a aussi refondé le modèle éducatif, en éditant des manuels en kurde et en arabe, alors que seul l'arabe était enseigné auparavant.

un ovni politique

Au cœur du projet politique du Rojava : l'émancipation des femmes. Mireille Court a visité la "Maison des femmes" dans laquelle les femmes peuvent venir porter plainte pour violences conjugales, et qui joue le rôle d'instance de conciliation en cas de litige. Le PYD a aussi interdit la polygamie. Tout cela s'est-il passé sans protestation de la population? "Je suppose que pas mal d'hommes ont dû le regretter", ironise Mireille Court. Pour Pichon, "c'est un véritable OVNI politique dans la région, mais il ne faut pas nier les résistances." Par exemple, sur la question de l'athéisme. Se déclarant initialement athée, le PYD a dérivé vers une forme de déisme vague pour aménager et contenter toutes les religions présentes sur le territoire. "Toutes les religions sont égales", confirme Mireille Court.

une "brigade henri krasucki"

Mi-février, nous avons appris la mort d'un Breton tué par les bombardements turcs à Afrin, membre des YPG. De son nom de guerre Kendal Breizh, il était parti au Rojava pour des raisons essentiellement politiques, par sympathie pour la tentative politique en cours. "Il y a plusieurs profils de combattants étrangers", distingue Raphaël Lebrujah. "Il y a des anciens militaires, des chrétiens, des conservateurs, des gens qui veulent tuer des islamistes." Beaucoup d'Américains sont venus pour "casser du Daech", se souvient Mireille Court. Mais beaucoup sont très vite repartis à cause de l'importance de l'éducation politique, principale activité des YPG. Parmi les combattants français, des "zadistes"? Il y a en tout cas des clins d'oeil : du Rojava à la France, comme avec la brigade Henri Krasucki (en hommage à un ex-secrétaire général de la CGT au siècle dernier) et de la France au Rojava, par les zadistes de Notre-Dame-des-Landes.

kurdes contre kurdes ?

Dans cette guerre de Syrie, d'une manière générale, les images prennent une importance particulière. Une de celles qui ont contribué à la connaissance des YPG (et à la sympathie dont ils bénéficient), est celle des combattantes des YPJ. De nombreux médias français et étrangers leur ont consacré des reportages, tout en les "glamourisant". Il se joue par ailleurs une guerre de propagande pour s'entre-accuser de crimes de guerre et d'exactions. Dernière bataille en date : autour de Barin Kobane, combattante kurde tuée au combat par des rebelles pro-turcs, dont le corps, mutilé, a été exposé dans une vidéo, et dont le portrait iconisé se répandait sur les réseaux sociaux, tandis que les conditions de sa mort étaient contestées...sur les mêmes réseaux sociaux. Autre vidéo de propagande : celle de l'agence de presse turque Anadolu, qui filme des Kurdes se cachant parmi les civils pour attaquer la Turquie. 

Pour le reste, la bataille d'Afrin se déroule sans images de medias professionnels, du fait de la difficulté pour la presse étrangère de s'y rendre, et de la violente campagne de répression de la liberté de la presse en Turquie (voir, sur ce sujet, notre article sur les journalistes condamnés à la prison à perpétuité pour "messages subliminaux", dont il est question sur le plateau). Peut-être est-ce pour cette raison que l'opinion internationale est plus sensible au sort de la Ghouta orientale, bombardée par les Syriens, qu'au sort d'Afrin bombardée par les Turcs. Mais pourquoi les medias peinent-ils à pénétrer à Afrin ? A la dernière minute de l'émission, Lebrujah met en cause... les Kurdes irakiens, du PDK de Mahmoud Barzani, qui "bloquent la frontière".  Kurdes contre Kurdes ? Quand on disait que rien n'est simple !

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