Exploration spatiale : "Maintenant, la NASA fait des annonces d'annonces"

Arrêt sur images

C’est une aventure fabuleuse, où les découvertes sont permanentes, un réservoir inépuisable de belles images et de grandes questions, et pourtant l’exploration spatiale n’occupe qu’une toute petite place – paradoxalement pas toujours judicieuse – dans l’i(...)

L'émission
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C’est une aventure fabuleuse, où les découvertes sont permanentes, un réservoir inépuisable de belles images et de grandes questions, et pourtant l’exploration spatiale n’occupe qu’une toute petite place – paradoxalement pas toujours judicieuse – dans l’information généraliste. Pourquoi cette indifférence ? L’univers entier est-il trop vaste pour le journal télévisé ? Réponses avec nos quatre invités : Florence Porcel, vulgarisatrice scientifique notamment sur Youtube, Séverine Klein, responsable de la communication numérique au Cnes, le centre national d’études spatiales, Philippe Henarejos, rédacteur en chef de la revue Ciel et Espace et Axel Villard-Faure, journaliste de La tête au carré, l’émission scientifique de France Inter.

Coulisses et résumé de l’émission, par Anne-Sophie Jacques

Notre matinaute préféré vous en parlait ce matin : on aimerait bien mettre en place un partenariat avec l’émission scientifique de France Inter La tête au carré. Mais autant notre toute nouvelle collaboration avec la plateforme de diffusion de documentaire de création Tënk a coulé de source – l’échange de bons procédés est raconté ici – autant nos affinités avec La tête au carré n’ont pas encore débouché sur un modus operandi à ce jour défini. Des affinités détectées suite à notre article sur cette découverte fumeuse d’une cité maya par un ado québécois et qui avait été reprise sans distance par les médias. J’avais été invitée à retracer cet emballement médiatique au micro de La Tête au carré, et depuis, nous avons envie de faire des petits.

Premier bébé donc : une émission sur un sujet dit scientifique sur notre plateau et, mardi 6 septembre, Daniel sera l’invité de nos confrères pour une émission sur le journalisme scientifique – une déroute explorée dans une de nos récentes émissions en compagnie notamment du journaliste du Monde, Pierre Barthélémy, dont les articles de blog connaissent des pics d’audience sur le site du quotidien. Et en parlant d’exploration, nous avons choisi pour ce premier essai le vaste – très vaste – sujet de l’exploration spatiale.

Acte 1

Seul sujet qui survit dans les JT : la découverte d’exoplanètes – à savoir des planètes se situant en dehors de notre système solaire – lorsqu’elles ressemblent à la Terre. Dernière en date : Proxima b, dont la découverte a été annoncée la semaine passée, et qui tourne autour du soleil Proxima du Centaure, une étoile se trouvant être la plus proche de nous à seulement 4,2 années-lumière. A ce jour, 3 500 exoplanètes ont été repérées dont une petite cinquantaine considérées comme potentiellement habitables. Ce qui fait dire inlassablement aux JT que nous avons trouvé la cousine, la sœur voire la sœur jumelle de notre planète. Pourtant, dans l’immense majorité des cas, "on ne voit pas les exoplanètes mais on les déduit", précise Philippe Henarejos, rédacteur en chef de la revue Ciel et Espace. Ensuite, il suffit que son diamètre soit comparable à celui de la Terre, ça y est, vous avez une sœur jumelle. Quand elle gravite ni trop loin ni près de son soleil, alors c’est une cousine de la Terre.

D’où les magnifiques images de planètes ressemblant étrangement à la nôtre et qui illustrent régulièrement les sujets des JT. Mais d’où viennent ces visuels, dits aussi "vues d’artiste", aux origines très rarement précisées à la télé ? Des infographistes qui travaillent de concert avec les scientifiques pour réaliser les images de synthèse à partir de déductions. Quitte à faire travailler leur imagination, me racontait durant la préparation de l’émission, David Ducros, infographiste qui travaille depuis de nombreuses années avec l’Agence spatiale européenne (ESA) ou le Centre nationale d’études spatiales (Cnes) et notamment avec notre invitée Séverine Klein, responsable de la communication numérique à l’agence spatiale française. Et les planètes potentiellement habitables, forcément, ça fait rêver. Pour Axel Villard-Faure, faire rêver fait aussi partie du boulot de journaliste. Et pour le journaliste de La tête au carré, persuadé qu’il existe une vie extraterrestre, nous ne sommes qu’au début des découvertes.

Acte 2

Reste que les télés sont encore très frileuses sur l’exploration spatiale. Pourtant, contrairement à l’a priori des chaînes qui considèrent les sujets scientifiques a priori comme barbants, le public en est friand. Pour preuve : le succès des vulgarisateurs scientifiques sur Youtube comme Bruce Benamran (alias E-Penser reçu chez nous à Noël) ou encore de notre invitée Florence Porcel. Ancienne animatrice sur France 5 et ancienne chroniqueuse dans la Tête au carré sur France Inter, elle anime aujourd’hui sa chaîne Youtube en repérant notamment les perles du paf, à savoir les grosses âneries sur la science entendues dans les médias. Sa vidéo d’une heure et demie avec Alexandre Astier, humoriste et acteur d’une exo-conférence consacrée aux origines de l’univers et à la vie extraterrestre, a été vue plus de 200 000 fois.

Séverine Klein confirme : sur Internet, et sur les réseaux sociaux, l’exploration spatiale séduit. Ce nouveau vecteur de communication a d’ailleurs été investi par Thomas Pesquet, spationaute français qui part en novembre rejoindre la station spatiale internationale (ISS). Dans une conférence organisée par le Cnes et visible ici, le spationaute a répondu pendant une heure à une quinzaine de journalistes de différents médias, depuis France Télévisons jusqu’au Journal de Mickey. Des questions parfois intimes et des réponses surprenantes, surtout quand il explique que le plus gros de son travail de préparation a consisté à apprendre...à parler le russe.

Klein fait l’hypothèse que cette aisance d'expression est un critère de sélection des spationautes. Henarejos rappelle que les hommes qui ont marché sur la Lune en 1969 n’ont pas su raconter ce qu’ils avaient vu. D’ailleurs, la Nasa, à l’époque, n’avait pas prévu de tourner un direct ni de faire de photos touristiques. Et les images qu’il nous en reste sont "fantomatiques". Depuis, l’agence spatiale américaine s’est bien rattrapée, notamment sous pression des politiques qui veulent avoir de belles images, et ce depuis 1976, avec la mission Viking, premier atterrisseur à se poser sur Mars. Aujourd’hui, la Nasa a tendance à survendre ses informations et fait même "des annonces d’annonces" s’amuse Villard-Faure.

Acte 3

Cela dit, l’agence spatiale européenne a elle aussi su communiquer auprès du grand public autour de la mission Rosetta, sonde spatiale placée en orbite autour de la comète Tchouri. Pour ce faire, la mission avait été confiée à l’atterrisseur Philae, présenté comme un personnage attachant. D’ailleurs, le public a pu suivre les échanges de Rosetta et Philae sur Twitter. Klein rappelle que Curiosity, le rover de la Nasa, a twitté en disant "je" le jour où il a atterri sur Mars. Son compte twitter cumule des millions d’abonnés, précise Porcel.

Pour autant, les Anglo-saxons sont moins complexés que les Européens pour évoquer l’exploration spatiale et n’hésitent pas à miser sur l’individu. Selon Klein, Elon Musk, fondateur de Paypal et promoteur du projet SpaceX – dont une fusée a explosé jeudi"irradie". De même, ils n’hésitent à mettre les moyens pour produire des émissions grand public, comme Cosmos, série documentaire américaine animée par l’astrophysicien Neil deGrasse Tyson et diffusée en mars 2014 sur 10 chaînes dont Fox et National geographic et qui raconte de manière spectaculaire l'histoire de la connaissance et de l'humanité. Pourquoi on ne fait pas ça en Europe? Les diffuseurs n’en veulent pas ! tranche Porcel. La télé ne considère pas que "la science peut être de la culture" estime quant à lui Henarejos. Klein note néanmoins une évolution avec, comme exemple, une récente double page sur la physique fondamentale dans Libération.

Acte 4

Aux Etats-Unis, la science n’est pas exploitée seulement dans des séries documentaires mais aussi via des sitcoms et notamment Big Bang Theory, série qui compte à ce jour 10 saisons et qui met en scène deux physiciens, Leonard et Sheldon, un peu à la façon de la série Friends avec rires, applaudissements… mais aussi science dure ou astronomie. Là encore, est-ce duplicable en France ? Villard-Faure raconte avoir réalisé une fiction radiophonique CO3, la science dans ton chez-toi, cinquante épisodes diffusés sur Le Mouv et qui ont rencontré un certain succès.

Peut-on en conclure que les seuls à avoir réussi à populariser la science sur les chaînes mainstream françaises sont les frères Bogdanov avec leur émission Temps X ? "Ce sont des bons clients" admet Porcel, qui regrette que les journalistes ne contactent pas d’autres experts comme Christophe Galfard qui a tenu cet été une chronique sur l’univers diffusée sur France Inter. Est-ce pour cette raison qu’elle a envie de partir sur Mars ? En effet, la Youtubeuse a candidaté (sans succès) à Mars One, projet néerlandais qui vise à envoyer sur Mars une colonie humaine d’ici 2030, pour un voyage sans retour. Un projet fantaisiste selon Henarejos : les candidats sélectionnés n’iront pas sur Mars.

Pour autant, le projet de la Nasa d’enfermer six personnes sous un dôme de 11 mètres à Hawaï pendant un an – avec la présence du Français Cyprien Verseux qui en est sorti récemment – n’est-il pas tout aussi loufoque ? Le rédacteur en chef de Ciel et Espace, qui a consacré une enquête à la pertinence de ces missions, l’admet. C’est un moyen de garder l’attention médiatique et politique sur un processus qui sera long pour décrocher des financements.

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