Ramadan : que savait Mediapart ?
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Ramadan : que savait Mediapart ?

Mediapart a-t-il protégé Tariq Ramadan,

en passant sous silence son comportement d'agresseur sexuel ? C'est Charlie Hebdo qui pose la question à sa manière, dans sa couverture de cette semaine. Après, entre autres, Manuel Valls (que l'on avait connu nettement moins attaché aux droits des femmes lors de l'affaire DSK).

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Dès hier soir, Edwy Plenel, patron du site, a répondu, lui aussi...à sa manière, en assimilant son cas à celui des résistants du groupe Manouchian. François Bonnet, directeur de la rédaction, a dénoncé "une croisade des imbéciles". Sur un ton plus modéré, la société des journalistes de Mediapart juge "fausse et infâmante" la couverture de Charlie, tout en réaffirmant son attachement à une absolue liberté d'expression (dans le même temps, Charlie est visé par un pic de menaces de mort virtuelles, après sa précédente couverture sur...Ramadan).

Pour ceux qui vivraient, depuis quelques années, dans un univers sans Twitter, sur quoi repose l'accusation de Charlie ? Sur deux choses. D'abord, sur un constant soutien intellectuel public accordé à Ramadan, depuis quelques années, par le président de Mediapart, à titre personnel.Plenel a soutenu Ramadan contre "l'excommunication politique" dont était victime l'intellectuel musulman, devenu une star nationale et internationale, notamment pour s'être déclaré favorable à un "moratoire" de la lapidation des femmes dans les pays musulmans.

Dans les dernières années, Plenel, selon son propre comptage, a participé à trois débats "en présence de Tariq Ramadan". Une fois, Ramadan était dans le public. Une deuxième fois, dix jours après la tuerie de Charlie Hebdo (mais la manifestation était prévue avant) ils ont partagé une tribune. Une troisième fois, Plenel est intervenu par vidéo à une conférence à laquelle assistait Ramadan.

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Plenel s'explique sur BFMTV, 5 novembre 2017. Lien dans l'article de François Bonnet. En illustration de l'émission : Plenel et Ramadan, 17 janvier 2015, débat organisé par l'APMSF.

En avril 2016, les attaques contre Ramadan ne faiblissant pas, et Ramadan ayant demandé la nationalité française, un journaliste de Mediapart, Mathieu Magnaudeix (que nous avons reçu ici) consacre une longue enquête au théologien (les liens se trouvent dans l'article de Bonnet, cité plus haut).

Ces cinq articles, balancés, donnent la parole à des proches, des moins proches, et des déçus de Ramadan. Ils font parfaitement le tri des critiques alors adressées au théologien-star. Si l'outrance de certaines attaques est dénoncée, son goût du pouvoir et de l'influence, par exemple, sont aussi longuement détaillés. Sur le "double discours" reproché à Ramadan, notamment par Caroline Fourest, (discours modéré devant des publics non musulmans, communautariste devant les musulmans) Magnaudeix, qui donne des exemples, préfère parler de "grand écart".

Bref, une enquête, sans doute pas "impitoyable", comme l'assure aujourd'hui Plenel en réponse aux critiques rétrospectives, mais qui serait irréprochable... si on n'avait pas appris ce que l'on apprend depuis quinze jours. En cinq articles, pas un mot sur le comportement de Ramadan avec les femmes.

Ramadan, "connu pour être un bon vivant"

Ou plutôt...un tout petit mot. Ou plutôt deux. Ramadan, dit Magnaudeix, est "connu pour être un bon vivant"; "Bon vivant" : à l'époque de l'omerta médiatique sur la sexualité des puissants (disons avant DSK), cet understatement pouvait signaler, au choix, un comportement libertin, ou celui d'un prédateur sexuel. De la même manière qu'il fallait traduire, par exemple, "célibataire endurci" par "homosexuel". C'était l'ancien monde, celui où jamais un journal sérieux n'aurait écrit "main aux fesses" ou "sodomie forcée". En passant, Magnaudeix signale aussi qu'un des livres de Ramadan avec Edgar Morin"est le fruit d'entretiens réalisés dans les jardins de la Mamounia, le plus grand hôtel de luxe de Marrakech". Petite touche de satrapisme supplémentaire, qui n'a pas dû plaire à l'intéressé. Ajoutons que Mathieu Magnaudeix explique avoir entrepris cette enquête "à son initiative", et l'avoir menée, à l'intérieur de la rédaction, "en toute autonomie". Ce qui allait de soi, mais va mieux en le disant.

Donc, ce silence sur les accusations de prédation sexuelle. On saisit bien l'enjeu de l'affaire. Le site a-t-il occulté les délits et les crimes d'une personnalité dont son président était intellectuellement proche ?

"Est-ce que vous saviez ?" demande Apolline de Malherbe à Plenel. "Personne à Mediapart ne savait".

Aie.

Mathieu Magnaudeix a enquêté un mois durant. Il a rencontré de très nombreux proches, ou ex-proches de Ramadan. Est-il envisageable qu'au cours de cette enquête au long cours, il n'ait entendu parler de rien ? Enquêtant à la même époque sur le même sujet, Raphaëlle Bacqué, du Monde, avait, elle, recueilli des témoignages, mais dont les auteures se refusaient à témoigner à visage découvert. Elle s'est donc également tue, et l'a raconté ces jours-ci, en publiant le témoignage de la deuxième victime de Ramadan.

Que savait exactement Mathieu Magnaudeix ? Il a répondu sur Twitter aux pertinentes questions du blogueur Hugues Serraf. Je reproduis le dialogue.

"- J'avais entendu parler de relations extra-conjugales, d'une vie sexuelle disons remplie. Pas de violences, d'agressions ou de viols.

- Ca ne semblait pas un angle important pour un prédicateur rigoriste accusé de duplicité par ses détracteurs ? Vous en avez parlé à la rédac ?

- Non, les infos que j'avais, ça ne dépassait pas le cadre de la vie privée.

- Vous avez décidé seul que ça ne valait pas d'être mentionné dans un dossier où 1/2"

Et la twitt-interview s'interrompt ici.

Que savait exactement Magnaudeix ? Que savait-on à Mediapart ? Dans une logique en noir et blanc, le site, qui a construit son légitime succès sur une investigation sans concession, est apparemment coincé. Soit, ils savaient, et ils ont couvert. Soit ils n'avaient que le bout du fil de cette "vie sexuelle, disons, remplie", et pour des investigateurs, ils se sont montrés bien peu empressés à tirer le fil, à une époque (avril 2016) où Mediapart, par ailleurs, était en pleine enquête sur l'affaire Baupin, donc sensibilisé à la question.

A moins que la vérité ne se situe entre les deux, dans le vaste no man's land de toutes ces vérités trop douloureuses, que l'on préfère ne pas connaître. On ne trouve que ce qu'on cherche vraiment.

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