Mélenchon : réflexions à tâtons
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Mélenchon : réflexions à tâtons

Comme il est dur d'entrer à tâtons sur une scène politique sans éclairage

, sans repères, sans balises. Même pour les plus grands esprits. Sur France Culture, drapé de toute la Majesté des Editions Gallimard et de la collection des Lieux de Mémoire, l'historien Pierre Nora disserte des chances de Fillon, au second tour, "face à Marine Le Pen". Car pour ce grand esprit, le premier tour est plié : Fillon et Le Pen seront au second tour. La chose va de soi. Elle ne se discute même pas. Pas davantage que ne se discutait la victoire de Juppé, voici quelques semaines. Rions ensemble.

Admettre qu'on marche désormais à tâtons. Se marteler intimement que plus rien n'est sûr. Ni la présence de Fillon au second tour de la présidentielle de 2017, ni même celle de Le Pen. Que le choeur des éditorialistes et des sondages n'est même pas forcément -un comble !- une boussole à marquer le Sud. Sur tout réflexe immédiat, sur toute tentation de prophétiser, apposer le tampon "à confirmer". Sur le clash Mélenchon-Cohn-Bendit, par exemple, lors de la soirée électorale de France 2. Ah le bel élan brisé, qui trouve immédiatement sa place sur le nouveau compte Twitter "Malaise TV". Dany trône sur canapé, Jean-Luc est en duplex. "Jean-Luc, si tu te présentes à la primaire, tu peux la gagner", lance Cohn-Bendit, lyrique. Et l'autre, en retour de volée : "Monsieur Cohn-Bendit, est-ce que vous pouvez m'appeler par mon nom, et pas par mon prénom, s'il vous plait. Nous ne sommes pas amis, ne jouons pas la comédie". Dany, cassé net dans son élan :"va te faire voir". Puis, décidant de bouder : "J'ai pas de question à lui poser. On s'est toujours tutoyés, s'il a pas envie, qu'il aille tutoyer Castro, et qu'il me foute la paix". Mélenchon, large sourire : "une autre question, quelqu'un ?" "Vous êtes d'un ridicule incroyable, Monsieur Jean-Luc Mélenchon. Vous vous prenez pour quelqu'un que vous n'êtes pas, Monsieur Mélenchon".

Le "Monsieur Cohn-Bendit" de Mélenchon est évidemment un acte politique. Je ne sais pas si Mélenchon et Cohn-Bendit se tutoient "dans la vie" (les deux ont-ils d'ailleurs une "vraie vie", quelque part à l'extérieur de la politique ?) mais il leur est arrivé plusieurs fois de se tutoyer lors de soirées électorales télévisées, comme l'a aussitôt relevé Le Monde. Donc, pourquoi pas cette fois ? Parce que Mélenchon signifie à Cohn-Bendit son souhait de se barrer radicalement la route de la "primaire de la gauche". Entre les deux gauches, Mélenchon édifie la barrière du vouvoiement. Car il sait que la pression sur lui va être forte. Court-circuitant cette primaire du PS et de ses alliés, ne va-t-il pas contribuer à l'atomisation de ladite gauche au premier tour ?

Sur une scène politique familière, éclairée par des commentaires éclairés et des sondages fiables, l'argument de Cohn-Bendit serait évidemment recevable. Evitant la primaire, Macron et Mélenchon contribuent à l'enterrement de toutes les gauches (les dures, les molles, les liquéfiées), qui viennent pourtant de se découvrir un redoutable adversaire commun. Soit dit en passant, on ne voit pas d'ailleurs au nom de quoi Cohn-Bendit, qui soutient Macron (lequel s'est aussi allègrement affranchi de cette primaire de la gauche) somme Mélenchon de s'y soumettre. Mais passons. Dans le monde normal, l'attitude de Mélenchon et de Macron, donc, serait suicidaire pour, disons "les gauches". Mélenchon s'y exposerait au soupçon, au fond, de se contenter d'avance d'un tour d'honneur au manège. Mais, de Trump en Fillon, on progresse à tâtons sur une nouvelle scène démocratique, aux règles inconnues, où les risées des sachants finissent par leur rentrer dans la gorge. Si Fillon a gagné sa primaire, après tout, pourquoi pas Mélenchon au second tour ? Et s'il est au second tour...  Tentons donc d'avancer à tâtons.

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