La torche humaine, le photographe, et le New York Times
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La torche humaine, le photographe, et le New York Times

Je voulais vous parler de la présidentielle, comme tous les matins. Mais il y a cette photo, qui me trotte dans la tête depuis deux jours.
policier brulé

C'est un CRS, transformé en torche humaine par un cocktail Molotov à Paris, le 1er mai. On peut en dire beaucoup de choses. On peut dire que, par sa force, elle a masqué toutes les photos de manifestants blessés par la police, lors de la même manifestation. Je ne connais pas la gravité des blessures du CRS, ni exactement le nombre de manifestants blessés. Pas de conclusions définitives, donc.

Je découvre ce matin que le photographe est originaire de Syrie, pays dans lequel il "a perdu un oeil, en couvrant des combats". L'an dernier encore, Zakaria Abdelkafi vivait à Alep, dans un pays où '"la police n'est pas là pour te protéger, mais tire à balles réelles sur les manifestants. Alors qu'ici tout ce qu'elle faisait était d'envoyer des gaz lacrymogènes vers ceux qui l'attaquaient". Il a raconté, sur l'excellent blog Making of de l'AFP, les circonstances dans lesquelles il a pris la photo. Mais là encore, je ne sais quelles conclusions en tirer. Je vous laisse donc les tirer seuls, en jetant un oeil aux photos que Abdelkafi a prises en Syrie.

Ce qui m'a surtout frappé, c'est que la photo fait la Une du New York Times. On sait l'irrésistible pouvoir de fascination des images de flammes. C'est pour cette raison que nombre de télévisions ont décidé de ne plus diffuser d'images de voitures en flammes, par exemple la nuit de la Saint Sylvestre, mais uniquement des images de voitures calcinées, noircies, après combustion, nettement moins glamour. L'image de voiture en flammes a quelque chose de festif, d'incitatif. Pas l'image de voiture calcinée.

policier New York Times

Cette réflexion n'a manifestement pas atteint la rédaction en chef du grand quotidien américain. Je ne parviens pas à imaginer ce qui a pu lui passer par la tête. Si elle a choisi de "monter à la Une" le 1er Mai français, ce n'est sans doute pas seulement du fait des manifestations. C'est aussi parce que le 1er Mai se situe à quelques jours du second tour d'une présidentielle où la candidate du Front National atteint 40% dans les sondages. D'une manière ou d'une autre, le journal a fait l'association entre les deux événements. Mais quelle association ? Un truc du genre : "à deux doigts de se livrer au fascisme, la France est à feu et à sang" ? Une association plus sophistiquée, mâtinée historique, du genre : "souvenez-vous de l'incendie du Reichstag, instrumentalisé par Hitler pour instaurer sa dictature, après une accession légale au pouvoir" ? Peut-être.

Ce que je sais, c'est que cette association est fausse. Cela fait un paquet d'années, que des policiers et des manifestants sont blessés lors des manifs françaises. Le bilan des manifs du 1er Mai n'a pas été sensiblement supérieur à d'autres. Il est vraisemblable que le journal aurait pu "monter à la Une" bien des événements plus sanglants, survenus le même jour. Cette image doit bien davantage à la biographie, aux choix instinctifs, d'un jeune photographe syrien qui a vu la vraie guerre, qu'à la situation politico-sociale française. Mais les lecteurs du New York Times ne le sauront pas. Il est d'ailleurs vraisemblable qu'ils s'en fichent.

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