Kerviel, sous les clameurs, la question reste entière
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Kerviel, sous les clameurs, la question reste entière

L'affaire Kerviel a une apparence. Exaspérante : les caméras décérébrées de l'info continue

se précipitant sur un feuilleton bien alléchant, et l'étirant en chewing gum tout un week-end. Passera, passera pas, la frontière de Vintimille ? Et cette demande de rendez-vous à Hollande : répondra, répondra pas ? Et Mélenchon s'époumonant : "Kerviel est innocent", alors qu'il a été deux fois condamné. Et Sapin le traitant "d'escroc", alors qu'il n'a jamais été condamné pour escroquerie. Ainsi le trader repentant aura-t-il parfaitement réussi à mettre en scène son incarcération, après les épisodes précédents, "je suis devenu zen", "J'ai rencontré le pape", etc.

Derrière les directs abrutissants et les vociférations politiques, le cas Kerviel fait l'objet d'un bras de fer médiatique d'une rare intensité, où les forces en présence se donnent à lire de manière limpide. Du côté des anti-Kerviel, les chroniqueurs judiciaires de la presse traditionnelle, à travers les meilleurs d'entre eux.  Pascale Robert-Diard, du Monde, montée au créneau ce week-end. Et Stéphane Durand-Souffland, du Figaro, dont nous avions signalé les escarmouches incessantes avec l'avocat de Kerviel, David Koubbi, pendant le procès en appel. Pour eux, qu'on ne saurait accuser d'être dans la main des banques, la Justice a tranché, deux fois, en condamnant Kerviel. Et le dossier ayant été instruit par l'icône Renaud Van Ruymbeke, il est inattaquable.

En face, une poignée de journalistes économiques, comme Martine Orange de Mediapart (et ex du Monde) elle aussi montée au créneau en défense de Kerviel. En fait, ce n'est pas tant que Orange défende Kerviel. Surtout, elle pointe l'incuriosité de la Justice, envers tout ce qui aurait pu fausser la version officielle de la Société Générale, celle du trader fou isolé, forcément isolé, et machiavélique. Surtout, surtout, pour la banque -relayée, selon Orange, par la Justice- ne pas soulever le couvercle de l'inefficacité de la surveillance des traders, et encore moins celui d'un encouragement implicite donné par la hiérarchie aux jeunes desperados de la finance folle, à l'époque de la finance folle.

Cette thèse de l'incuriosité plus ou moins volontaire de la Justice se heurte à un obstacle : van Ruymbeke, justement, le juge d'instruction financier emblématique, à l'incomparable tableau de chasse. Pour pulvériser l'obstacle, Martine Orange n'hésite pas à dynamiter l'icône, expliquant  en substance que, sanctionné par ses instances disciplinaires pour une autre affaire, van Ruymbeke, pour la première fois, aurait mené une instruction sous contrainte. Pire : s'il a été désigné, et désigné seul, ce serait justement, avance Orange, dans le but d'étouffer l'affaire, et de la circonscrire soigneusement au bouc émissaire Kerviel.

C'est pousser un peu loin la théorie du complot ? Peut-être. Reste que Martine Orange, dans ses papiers antérieurs, a scrupuleusement pointé tous les "éléments troublants" du dossier, ignorés ou semi-ignorés par la Justice (et les chroniqueurs judiciaires). A commencer par les très confortables indemnités de licenciement versées par la banque à tous les supérieurs de Kerviel, en échange de leur silence. Scène éclairante, relatée par Orange, au procès en appel. Après qu'un des supérieurs de Kerviel, Martial Rouyère, ait expliqué qu'il n'avait rien vu, rien entendu des manipulations de Kerviel, l'avocat du trader, David Koubbi, l'interpelle : "que se passera-t-il si vous parlez ?" Rouyère : "je dois rendre l'argent". Tout est dit. Pourtant, dans les compte-rendus du Monde, le nom de Rouyère n'apparait pas. Pascale Robert-Diard a été plus inspirée par le cas d'un autre des supérieurs de Kerviel, lui aussi cité comme témoin au procès en appel, Eric Cordelle. Décrivant "la trajectoire brisée d'un polytechnicien", elle impute la cécité de Cordelle à une humiliante incompétence, plutôt qu'à une stratégie non dite d'encouragement. Loin, très loin des instrumentalisations, dans les profondeurs du dossier judiciaire, la question se résume à ça : au total, les supérieurs de Kerviel l'ont-ils laissé faire sous l'effet d'une politique implicite de profit maximal, ou parce qu'il les a magistralement trompés ? Après deux procès, et tant et tant d'articles, la question reste entière.

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