Journalistes, vos papiers ?
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chronique

Journalistes, vos papiers ?

Et c'est parti. C'est émouvant, de voir un buzz du week-end éclore sous nos yeux.

Sur tous les plateaux du week-end, nos invités de la semaine dernière, Gérard Miller et Sophia Chikirou, ont dû répondre à un feu roulant de questions, sur le thème : alors, vous voulez ficher les journalistes ? Une émission de France 5 en a même fait un bandeau affirmatif, aussitôt relevé sur Twitter par des comptes insoumis (lesquels comptes eux-même épinglés ironiquement par le journaliste de France Culture Frédéric Says).

Une membre de l'équipe de France 5 s'est fendue sur Twitter d'un mea culpa : oui, il manquait un point d'interrogation au bandeau en question. Dont acte (vous noterez d'ailleurs que le titre de cette chronique-ci est affublé d'un titre prudent).

Àla base de cette polémique, donc, un échange chez nous, entre l'équipe de Le Media, et celle de Ebdo. Les journalistes doivent-ils faire état de leurs convictions personnelles, ou de leurs engagements politiques ?

Sophia Chikirou, qui répond par l'affirmative (en se fondant sur les exemples de la petite bande Barbier-Aphatie-Duhamel, dont la neutralité et l'absence de tous préjugés personnels sont en effet édifiants), a choisi pour sa démonstration l'exemple des vaccins. Un journaliste qui écrit sur la vaccination, ne devrait-il pas faire état de ses convictions personnelles sur la question ? A quoi Thibault Solano, journaliste à Ebdo, a répondu avec bon sens que lui-même n'avait pas forcément d'opinion sur le sujet avant d'enquêter.

Puisqu'il faut tout se dire, transparence oblige, j'avoue que je me suis senti à cet instant totalement exprimé par cette réponse de Solano. Me demanderait-on d'exposer en quelques lignes mes convictions sur la vaccination, je serais bien embarrassé, ne m'étant jamais particulièrement intéressé aux données de la question (comme à bien d'autres questions). Et après enquête ? Eh bien après enquête, si je me suis forgé des convictions, elles figureront dans l'enquête (qui devra d'ailleurs rendre compte honnêtement des convictions contraires). Pourquoi les exposer à part ?

Accordez-moi le bénéfice de la bonne foi ! demande Solano. Non, répond Chikirou. Pas de confiance aveugle. Donne-nous d'abord les éléments qui nous permettront de juger ton travail. Positions inconciliables, sauf à parvenir à intégrer, dans un travail d'enquête, le making of de l'enquête, à la Denis Robert, ou à la Emmanuel Carrère (pas un hasard, d'ailleurs, si Carrère est un des écrivains favoris de l'équipe de XXI, à l'origine de Ebdo).

Pourtant, chaque journaliste sent bien qu'il est impossible de rejeter d'un revers de main la question posée par Sophia Chikirou. C'est même une des questions les plus essentielles que doit affronter la profession, confrontée à la concurrence des subjectivités tapageuses des réseaux sociaux, et à cette sommation plus assourdissante que jamais : d'où parles-tu ?

En vrai, ce n'est pas seulement politiquement, que les journalistes devraient se situer. Mais aussi socialement, sociologiquement, économiquement, etc. Pas davantage qu'un internaute, un journaliste ne produit de nulle part. Il produit depuis un media, en fonction de son format, sa périodicité, son modèle économique, sa richesse ou sa pauvreté, son actionnariat. Il produit en outre en fonction de ce qui le constitue personnellement : une identité sexuelle et ethnique, une biographie sociale, une situation familiale et matrimoniale, un patrimoine (ou une absence de patrimoine), tout ce qui le constitue idéologiquement, économiquement, sociologiquement.

Rien de tout cela n'a naturellement vocation mécanique à être rendu public. Les journalistes ne détiennent pas de mandat public. Mais ces biais existent. Chaque journaliste peut évidemment les compenser, les combattre, "tendre vers l'objectivité", comme on dit, ou vers "la subjectivité honnête", comme dit Miller. C'est même une des exigences de base du métier. Mais pour les combattre, il faut en admettre l'existence, et les identifier, le plus précisément possible. A chacun de décider ensuite ce qu'il fera de cet encombrant cadeau.

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