Journalisme : A comme amour
Le matinaute
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chronique

Journalisme : A comme amour

On peut dire beaucoup de choses sur le journalisme, mais c'est tout de même un métier où on s'amuse bien.

Surtout quand on écrit n'importe quoi. Auteur d'un "dictionnaire amoureux du journalisme", et "grand Monsieur du journalisme", Serge July, ex-directeur de Libé, est l'invité de Patrick Cohen. Qui l'amène à revenir sur l'affaire Duras-Villemin. En 1985, Marguerite Duras se rend dans les Vosges, pour enquêter sur le meurtre du petit Grégory. Elle en revient avec un texte, publié dans Libération, dans lequel elle accuse sa mère, la "sublime, forcément sublime" Christine Villemin, d'avoir tué son enfant.

Cohen au "grand Monsieur" : "Vous avez laissé écrire n'importe quoi". Et l'autre de se défendre, convoquant à la barre les ombres prestigieuses du siècle dernier : Marguerite Duras pensait être une voyante. D'ailleurs, à la fin de la guerre, elle avait vu son mari, Robert Antelme, mort dans un charnier dans son camp de concentration, avant qu'il soit retrouvé mourant, mais vivant, par Mitterrand. Cohen, le ramenant au sujet : "Et vous avez laissé publier..." "Non, j'ai pas laissé publier. J'ai précédé le texte de Duras d'un avertissement définissant son statut". Je me suis fâché avec Marguerite parce que je lui ai fait mettre des conditionnels. Christine Villemin nous a fait un procès, et on l'a gagné".

Ce que dénonce (gentiment, confraternellement, on est entre soi) Cohen, c'est le choc des registres. Le fait de publier, dans un espace habituellement soumis aux règles théoriques du journalisme -disons, pour faire court, un certain souci du rapport aux faits- des contenus qui s'en affranchissent. Et il peut en parler en connaissance de cause. Recevant lui-même, quelques semaines plus tôt, et dans le même créneau horaire, Michel Houellebecq, pour l'interroger sur l'Islam, que faisait-il d'autre que July avec Duras ? Offrir un espace journalistique à un écrivain brillant, et vaguement medium sur les bords. Qui dit certes n'importe quoi, mais le dit si bien ! L'exemple, d'ailleurs, vient de loin. Albert Londres lui-même, qui a donné son nom au plus prestigieux prix de journalisme français, considérait qu'il vaut mieux partir en reportage sans avoir consulté la moindre documentation au préalable, histoire de subir le contact direct avec la réalité. Mais il écrivait si bien ! Quel beau métier.

A propos de journalisme, vous vous souvenez de cette photo, que nous publiions mardi matin, et qui a fait le tour du monde.

RFI a retrouvé son auteur. La station en faisait le sujet d'ouverture de son journal de 8 heures. Depuis "la" fameuse photo, Islam Oussema est recherché au Caire par des hommes en civil, dont il ne connait pas exactement la fonction. Allez savoir pourquoi, il se méfie de ces hommes en civil, même si ce sont des policiers du régime du maréchal Al-Sissi, grand ami Charlie des démocraties occidentales. Il ne tient pas à connaître le sort de son collègue Shawkan, emprisonné depuis un an et demi pour avoir photographié la dispersion sanglante d'un campement de pro-Morsi, en août 2013. En un an et demi, Shawkan n'a été interrogé qu'une seule fois. Sans doute la délicate police égyptienne sait-elle déjà tout à son sujet, et ne souhaite-t-elle pas le déranger pour rien. Quant à l'auteur de "la" photo, son journal a promis qu'il le protègerait. Au pire, il figurera peut-être dans les dictionnaires amoureux des années 2050.

Abou Zied, dit Shawkan

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